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Affaibli, l’Etat afghan craint d’être victime de la montée de tensions entre l’Iran et les Etats-Unis, et soupçonne la République islamique de financer les talibans dans les provinces occidentales.

 

Dans les provinces de l’ouest de l’Afghanistan, sous l’influence de l’Iran, de plus en plus de femmes portent le tchador iranien noir au lieu de la traditionnelle burqa bleue, comme ici, à Herat (mars 2018).

Dans les provinces de l’ouest de l’Afghanistan, sous l’influence de l’Iran, de plus en plus de femmes portent le tchador iranien noir au lieu de la traditionnelle burqa bleue, comme ici, à Herat (mars 2018).
Aslon Arfa pour "Le Monde"

 

 

 

 

 

Les talibans sont entrés dans Farah le 15 mai. Des images diffusées sur Internet, sur des comptes qui leur sont affiliés, ont montré des combattants décontractés, vêtus de noir, paradant dans cette capitale de province afghane proche de la frontière iranienne. Ils ont attaqué les bureaux des services de renseignement et ont pris deux postes de police. Le gouvernement de Kaboul a dû dépêcher des renforts aériens et ses forces spéciales – celles qui n’étaient pas occupées dans d’autres provinces –, épaulées par un commando des bérets verts américains.

 

Puis, après trois jours de combats, les talibans ont repassé la rivière Farah, située en bordure de la ville. Sur l’autre rive, ils opèrent librement de longue date. Ils s’y tiennent prêts à attaquer de nouveau. Pour une partie de l’appareil d’Etat afghan, les insurgés n’auraient pu réussir un tel coup d’éclat à ­Farah s’ils n’avaient pas été renforcés, depuis des années, par un singulier allié.

 

Liens avec les talibans

 

« Certaines informations indiquent que l’Iran a encouragé les talibans à mener cette attaque, affirme Manan Farahi, ancien chef du renseignement militaire afghan, originaire de la province. Je n’ai pas connaissance de preuves d’une implication directe de combattants iraniens dans cette opération, mais nous savons que l’Iran entraîne les talibans sur son territoire, dans la province voisine du Sistan-Baloutchistan. Il leur envoie de l’argent et des munitions, et leur fournit une assistance médicale. » Selon M. Farahi, des combattants sont régulièrement soignés en Iran, où résideraient les familles de chefs locaux de l’insurrection.

 

A Kaboul, plusieurs officiels en poste confirment ces informations en privé : ils perçoivent l’Iran comme une menace croissante, mais ils se gardent de le blâmer publiquement. Ils cherchent à l’amadouer. Ils craignent d’être victimes d’une dangereuse montée de tensions entre le puissant voisin iranien et les Etats-Unis, engagés aux côtés du gouvernement afghan depuis 2001, et qui maintiennent plus de 14 000 hommes dans le pays.

 

Le 8 mai, le président Donald Trump est sorti de l’accord international sur le programme nucléaire iranien, signé en juillet 2015. Washington intensifie depuis les sanctions économiques afin d’étouffer Téhéran. « Si cela tourne mal, les Iraniens peuvent transformer notre pays en enfer pour les Etats-Unis », estime un officiel proche du Conseil de sécurité afghan, à Kaboul.

 

Il leur suffirait d’armer un peu mieux les talibans. Ce mouvement sunnite radical est pourtant un vieil ennemi de l’Iran chiite. Téhéran avait essuyé un vrai revers lorsqu’ils s’étaient emparés de Kaboul, en 1996. Après les attentats du 11 septembre 2001, l’Iran avait été jusqu’à collaborer avec le « grand Satan » américain pour renverser les talibans et chasser leurs alliés d’Al-Qaida du pays. Des diplomates iraniens avaient transmis à leurs homologues américains du renseignement des cartes et même des propositions de plans de bataille. L’Iran avait, par la suite, fait pression sur l’Alliance du Nord, importante coalition des groupes armés antitalibans issus de l’Afghanistan septentrional, pour faciliter une transition politique pacifique.

 

Mais dix-sept ans plus tard, les talibans ont changé : ils apparaissent plus « fréquentables ». Cela est apparu au grand jour en mai 2016, lorsque leur chef, Akhtar Mohammed Mansour, est tué au retour d’un voyage en Iran, selon Washington et Kaboul. Il est abattu par une frappe de drone américaine alors qu’il circulait sans gardes et sans armes à bord d’un taxi, dans la province pakistanaise du Baloutchistan, peu après avoir passé la frontière iranienne. M. Farahi et plusieurs officiels de sécurité afghans affirment que le mollah Mansour avait rencontré, en Iran, de hauts responsables des gardiens de la révolution, chargés des opérations militaires et de renseignement extérieures, ainsi que des représentants du gouvernement russe. L’Iran a reconnu, dès 2016, entretenir des canaux de communication avec les talibans, mais aucun lien formel avec le mouvement.

 

Le mollah Mansour était un politique et un homme d’argent, plutôt qu’un chef de guerre. En Iran, il aurait cherché à diversifier les sources de revenus des insurgés, historiquement proches des services de sécurité pakistanais, ainsi que de financiers des monarchies sunnites du Golfe.

 

L’environnement du pays a changé. « Tous les voisins de l’Afghanistan ont désormais un problème avec les Etats-Unis : la Russie, l’Iran et le Pakistan ont trouvé ici un terrain d’entente », souligne un observateur à Kaboul. « Les talibans demeurent une entreprise pakistanaise. Mais avec l’Iran et la Russie, Islamabad a trouvé des actionnaires, note M. Farahi. Cela lui permet de partager les coûts, et l’opprobre international. » Depuis plus de deux ans, Téhéran et Moscou ont aligné leurs positions dans le pays : la guerre afghane ne pourra prendre fin, estiment-ils, qu’avec le départ de l’armée américaine. Ils craignent tous deux l’émergence de l’organisation Etat islamique (EI) en Afghanistan et en Asie centrale, après ses défaites en Irak et en Syrie. Ils accusent Washington de laisser l’EI prospérer sur le sol afghan.

 

En réalité, aucun de ces voisins n’a intérêt à ce que les Etats-Unis quittent l’Afghanistan. Ils n’ont ni les moyens financiers ni le désir de prendre leur place à Kaboul. « Nous le disons aux Iraniens : vous vous tirez une balle dans le pied, si vous signez avec les talibans. Cela reviendra vous hanter, plaide un diplomate afghan. Si l’Etat s’écroule, l’Afghanistan ne sera plus contrôlable par quiconque. Vous aurez créé un gouffre, qui vous déstabilisera tôt ou tard à votre tour. »

 

L’enjeu de l’eau

 

Pour l’heure, le principal souci de l’Iran, ce sont les trois provinces afghanes qui jouxtent sa frontière. C’est elles qu’il entend régenter. Et, à Farah, Herat et Nimrouz, les talibans représentent une puissance que Téhéran ne peut ignorer. Ils contrôlent une large partie de ces territoires, intimement connectée aux plaines du Helmand, le cœur de la production du pavot et de l’insurrection, dans le grand Sud afghan.

 

Les représentants locaux de l’Etat ne restent quant à eux jamais longtemps en poste dans les provinces frontalières. Leur grande affaire est de rivaliser pour le contrôle de sept postes de douane non officiels à la frontière iranienne, où passent de l’essence, des migrants et de la drogue. Dans ces provinces rurales, l’Etat afghan se résume bien souvent à « quelques policiers sur un carrefour qui n’ont aucun intérêt à s’en prendre aux talibans, leurs voisins, quand les renforts de la capitale sont si loin », constate un haut responsable de sécurité à Herat.

 

Téhéran s’accommode de ce désordre aux portes de son territoire. « Les Iraniens nous préfèrent faibles. Il est dans leur intérêt que l’Afghanistan demeure fragmenté », tranche Mohammad Omar Daudzai, ancien chef de cabinet d’Hamid Karzaï (au pouvoir de 2001 à 2014) et possible candidat à la présidentielle afghane, qui doit se tenir en avril 2019. Faible, l’Etat afghan peine à construire des barrages sur les cours d’eau qui traversent la frontière et qui alimentent l’Iran en aval. Téhéran fait face à une sécheresse chronique : il y voit un enjeu de sécurité nationale. Il prend très au sérieux les manifestations incessantes dans ses régions arides. Au tournant de l’année, le manque d’eau avait été une cause majeure des protestations qui avaient soulevé des dizaines de villes à travers l’Iran et fait 25 morts, selon le bilan officiel.

 

Le pont Malan, au sud de Herat, enjambe la rivière Hari Rud, sur laquelle est construit un barrage. L’eau est un sujet de tensions entre Iran et Afghanistan, car les barrages afghans assèchent les cours d’eau en aval. Afghanistan, mars 2018.

Le pont Malan, au sud de Herat, enjambe la rivière Hari Rud, sur laquelle est construit un barrage. L’eau est un sujet de tensions entre Iran et Afghanistan, car les barrages afghans assèchent les cours d’eau en aval. Afghanistan, mars 2018. Aslon Arfa pour "Le Monde"

 

 

 

 

 

En juin 2016, des fonds indiens ont permis aux autorités afghanes d’inaugurer le barrage de Salma, dans la province de Herat, après sept ans de retard dans les travaux, en partie dus à des attaques des talibans. Sur la rivière Farah, la construction d’un second barrage est à l’étude à Bakhshabad, en amont des marais de Hamoun : un site naturel de grande beauté situé sur la frontière. L’Iran y puise de longue date : les marais s’assèchent. A l’été 2017, le président iranien, Hassan ­Rohani, avait prévenu : « Nous ne pouvons pas rester indifférents, quand [ces barrages] endommagent notre environnement. » Les ingénieurs qui mènent des études de faisabilités à Bakhshabad ne cessent de se faire tirer dessus par les talibans. De même, plus au sud, à Nimrouz, des attaques des talibans ralentissent la construction d’un petit barrage sur la rivière Helmand, relancée en 2013.

 

Pourtant, l’Iran a intérêt à collaborer avec son voisin. Depuis la signature de l’accord international sur le nucléaire, en juillet 2015, le pays a beaucoup misé sur le développement du port de Chabahar, dans la province frontalière du Sistan-Baloutchistan (dans le sud de l’Iran). ­Téhéran souhaite en faire un « hub » du trafic maritime régional et le débouché privilégié de son voisin afghan, pays enclavé, sans accès à la mer. « Grâce à Chabahar, notre commerce avec l’Iran surpasse désormais en volume celui avec le Pakistan », se félicite Ashraf Haidari, diplomate afghan basé à Kaboul. Contre Islamabad, qui ferme régulièrement sa frontière aux camions de marchandise, Téhéran offre ainsi un peu d’autonomie à son voisin.

 

Au mois de mars, M. Haidari voulait croire que les sanctions américaines exempteraient le port de Chabahar : « Les Etats-Unis comprennent que c’est important pour nous », disait-il. Mais on voit mal comment des sanctions qui visent désormais les plus grands transporteurs de marchandises du monde et leurs assureurs pourraient épargner un port, et un seul.

 

Pour les agents de la République islamique, l’Afghanistan n’est pas un terrain comme les autres. A Kaboul, des entrepreneurs afghans liés à l’Iran et à son clergé ont massivement investi, depuis la chute des talibans en 2001, dans l’éducation et les médias. Les deux pays ont en commun la langue persane : le farsi en Iran, le dari en Afghanistan. Les principaux diplomates iraniens en poste à Kaboul et à ­Herat, issus du corps des gardiens de la révolution ou liés à lui, ont pour la plupart des décennies d’expérience ici. « Ils connaissent mieux l’Afghanistan que leur propre pays. Les Américains et même les Pakistanais n’auront jamais leur connaissance intime du terrain, des petites routes de Herat, du moindre petit pont… », ­estime Ali Juma Muhebi, un ancien agent afghan des gardiens de la révolution, issu de la minorité chiite hazara, qui s’est rebellée ­contre ses maîtres dès les années 1990.

 

Sa communauté, la troisième du pays après les Pachtouns et les Tadjiks (environ 15 % de la population), est liée depuis longtemps à l’Iran chiite. Elle représente une large part des quelque trois millions d’Afghans qui vivent légalement et illégalement en Iran, en allers-retours perpétuels depuis les années 1980. Au grand déplaisir de Kaboul, l’Iran a recruté des milliers de ces migrants depuis 2012 pour les envoyer défendre le régime de Damas, en Syrie. Ce sont les vieux amis de M. Muhebi qui ont formé ces brigades, les ­Fatemiyoun (« Fatimides »), au sein des gardiens de la révolution. Leurs officiers sont, pour partie, des vétérans afghans que l’Iran avait soutenus durant le djihad antisoviétique, dès les années 1980.

 

Dans cette boutique, située en face du consulat d’Iran à Herat (Afghanistan), on trouve de quoi faire sa demande de visa en bonne et due forme. Afghanistan, mars 2018.

Dans cette boutique, située en face du consulat d’Iran à Herat (Afghanistan), on trouve de quoi faire sa demande de visa en bonne et due forme. Afghanistan, mars 2018. Aslon Arfa pour "Le Monde"

 

 

 

 

 

Durant une visite à Téhéran, en novembre 2017, Muhammad Mohaqiq, l’un des principaux leaders politiques de la communauté hazara, a fait une bêtise. Lors d’un événement public, il a loué la « victoire » des Fatemiyoun et des gardiens de la révolution contre les « infidèles » de Syrie. Le gouvernement afghan s’est étranglé. Parmi les Hazara eux-mêmes, de vives critiques se sont élevées. Discriminée de longue date, la communauté craint par-dessus tout d’être assimilée à une « cinquième colonne » pro-iranienne. Dans la jeunesse urbaine hazara, active et qui a investi massivement les universités depuis la chute des talibans, les pressions de l’encombrant « ami » iranien passent de moins en moins bien.

 

Dans ses bureaux fortifiés du grand Ouest de Kaboul, où les dignitaires hazara viennent chercher faveurs et soutiens, M. Mohaqiq fait, depuis, amende honorable. « J’ai dit ça parce que j’étais en Iran alors qu’ils célébraient leur victoire. Ça ne veut rien dire. J’aurais fait pareil en Espagne, si le FC Barcelone venait de gagner en finale de Ligue des champions… », assure le vieux chef de guerre.

 

Depuis deux ans, les Hazara sont une cible prioritaire de l’EI, qui multiplie les attentats contre leurs quartiers à Kaboul et contre les régions du centre du pays où ils sont présents. En les frappant, l’EI cherche à attiser des tensions sectaires, dans un pays qui a su jusqu’ici s’en préserver : les divisions entre communautés comptent plus que la religion. Cet hiver, la rumeur a couru dans les ambassades, à Kaboul, que l’Iran envisageait de renvoyer les combattants des Fatemiyoun au pays, pour y lutter contre l’EI. L’Etat afghan prend cette menace très au sérieux : il craint que ces combattants ne recréent une milice autonome à la main de l’Iran.

 

Ces miliciens ne portent pas nécessairement l’Etat iranien dans leur cœur. Ils ont été utilisés comme chair à canon sur les champs de bataille de Syrie. Ils ont aussi intérêt à demeurer en Iran, en civil, avec les papiers que Téhéran peut leur offrir à leur retour du front. Cela vaut mieux que de revenir dans leur pays infortuné pour y mener une nouvelle guerre. « Mais ils restent dépendants de l’Iran : ils obéiront si on leur ordonne de revenir. Leurs papiers d’identité iraniens sont révocables. Et sans le soutien des gardiens de la révolution, ils ne seraient plus personne ici », estime l’officiel proche du Conseil de sécurité afghan.

 

Louis Imbert, Le Monde.fr le 17 août 2018.