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Presque tous les participants à l’événement sont de fervents nationalistes hindous

 

L’Alliance française de Pondichéry s’est-elle convertie au nationalisme hindou ? L’institution, officiellement chargée de la diffusion de la culture et de la langue françaises, va accueillir, du 17 au 19 août, dans l’ancien comptoir colonial français, un festival consacré à la « force divine de l’Inde ». Surprenant festival de littérature que ce Pondy Lit Fest, où les conférences s’intituleront : « Réécrire l’Histoire : pièges et opportunités », ou encore : « Santé mentale et bien-être spirituel ».

 

Il sera beaucoup question de politique. Tous les participants, à de rares exceptions près, sont de fervents partisans du premier ministre indien, Narendra Modi, et sont proches du parti nationaliste hindou BJP (Bharatiya Janata Party, « parti du peuple indien »). Ils participeront au débat « Mission 2019 », en référence aux prochaines élections générales. Le dirigeant de l’Etat de Pondichéry, V. Narayanasamy, membre du parti du Congrès (opposition), se contentera d’inaugurer le festival.

 

Sur les réseaux sociaux, les internautes fustigent une « foire aux lèche-bottes du BJP ». Le quotidien Deccan Herald est plus mesuré : « La couleur safran [associée aux nationalistes hindous] du Pondy Lit Fest fait froncer les sourcils. » Plusieurs francophiles se demandent en privé si la France ne compromet pas là sa neutralité, voire certaines valeurs qui lui sont associées, comme la tolérance ou la laïcité.

 

« Pas du tout, tente de rassurer le président de l’Alliance française à Pondichéry, Lalit Verma, nous voulons retrouver la sagesse du passé pour l’utiliser dans le présent et créer un nouveau futur. » Lalit Verma ajoute que l’Alliance française est statutairement gérée par une « association indienne indépendante », dont la mission consiste à « promouvoir la culture indienne et la langue française ».

 

« Secousse » et naxalites

 

Pour justifier l’invitation d’idéologues nationalistes hindous controversés, il revendique l’héritage de la France, « patrie des libres penseurs ». Et quelle liberté : Pariksith Singh, médecin indien basé en Floride, n’a pas encore rédigé d’ouvrage mais tire sa renommée de billets, publiés sur le blog nationaliste hindou « Rightlog.in », aux titres évocateurs comme : « La secousse tectonique, provoquée et alimentée par Narendra Modi depuis quatre ans, est incroyable ».

 

Makarand R. Paranjape est lui aussi un « libre penseur », qui a trouvé la solution à la crise du libéralisme. Partant du constat que « les libéraux sont malheureusement devenus illibéraux », ce professeur d’anglais à l’université Jawaharlal-Nehru de Delhi défend l’idée d’un « libéralisme dharmique »imprégné des valeurs de la civilisation de l’Indus. Tout aussi libre, le réalisateur Vivek Agnihotri met en garde le pays contre le danger des « naxalites urbains », ces insurgés d’extrême gauche implantés dans les zones minières et forestières du centre de l’Inde.

 

Selon le réalisateur, ces naxalites seraient « partout »,y compris dans les villes, et seraient soutenus par « les avocats, les médias, les intellectuels », en utilisant les étudiants comme « armes » pour propager leur idéologie.

 

Si le festival veut promouvoir un dialogue, c’est davantage celui des nationalistes hindous entre eux, qu’entre l’Inde et la France. Bertrand Commelin, secrétaire général de la Fondation Alliance française, affirme au Monde que toute Alliance française est certes indépendante mais doit être « apolitique et non confessionnelle », conformément à la charte des valeurs signée par chaque association du réseau.

 

Le consulat général à Pondichéry a aussi mis à disposition des festivaliers ses locaux. L’ambassade de France à New Delhi tente cependant de minimiser :« La seule contribution est la mise à disposition des locaux du consulat général pour un cocktail au format réduit, sans la présence de la presse ni de la consule générale. »

 

Agacé par la polémique, Makarand R. Paranjape ne cache pas son amertume sur Twitter : « Les libéraux qui disposent de tous les droits et privilèges réagissent avec hypocrisie, chicanerie, opportunisme et finalement avec colère, lorsqu’ils sont exclus d’un ordre nouveau. »

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr l » 7 août 2018.