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Le gouvernement tente de maîtriser les manifestations étudiantes qui ont éclaté dans le pays pour réclamer une meilleure sécurité routière après la mort de deux jeunes percutés par un bus.

 

 

 

Des étudiants bangladais manifestent à Dacca pour le septième jour consécutif, le 4 août.

Des étudiants bangladais manifestent à Dacca pour le septième jour consécutif, le 4 août.
MOHAMMAD PONIR HOSSAIN / REUTERS

 

 

 

« Les Bangladais n’en peuvent plus. Ils sont fatigués de la corruption généralisée, de la censure, des disparitions forcées. » Il est 21 heures, dimanche 5 août, lorsque Shahidul Alam confie par téléphone au Monde, depuis Dacca, ses inquiétudes sur la situation du pays, secoué par d’importantes manifestations étudiantes. Le célèbre photographe et militant des droits humains est l’un des rares, au Bangladesh, à avoir le courage de critiquer le gouvernement. Une heure après avoir raccroché, il est enlevé à son domicile.

 

Selon ses proches, une trentaine d’hommes auraient fait irruption chez lui pour l’emmener vers une destination inconnue. Ils soupçonnent la « Detective Branch », l’unité la plus redoutée de la police bangladaise, régulièrement accusée de torture et d’enlèvements forcés. Avant lui, des centaines d’opposants politiques ont été enlevés et torturés par les autorités au cours des dernières années. En mai 2018, l’ONG de défense des droits humains, Human Rights Watch, a dénoncé la multiplication dans le pays des cas d’exécutions extrajudiciaires, d’arrestations arbitraires, de torture et de disparitions forcées.

 

Ces derniers jours, la tension est montée d’un cran dans le pays. A seulement quelques mois des élections générales prévues en décembre, le gouvernement fait face à la colère étudiante. Dimanche, des dizaines de manifestants ont été blessés et l’Internet mobile a été coupé, ou ralenti, pour contenir la mobilisation. Les réseaux sociaux étaient inondés de messages de Bangladais dans l’impossibilité de se connecter à Internet via leurs téléphones portables. Au moins sept journalistes ont été attaqués dans la journée.

 

S’affranchir des règles

 

« Des groupes de jeunes affiliés au parti au pouvoir, l’Awami League, ont rejoint la police pour tabasser des journalistes et des manifestants », nous expliquait Shahidul Alam, présent sur les lieux un peu plus tôt dimanche. Les manifestants réclament une meilleure sécurité routière, après la mort, dimanche 29 juillet, de deux collégiens percutés par un bus qui roulait trop vite à Dacca. Les manifestations, d’abord pacifiques, ont dégénéré samedi, avec près d’une centaine d’étudiants blessés.

 

Le 29 juillet, la nouvelle du décès des adolescents se répand à vive allure sur les réseaux sociaux. De nombreux jeunes décident de se retrouver dans la rue pour contrôler eux-mêmes les permis de conduire et les papiers des véhicules en circulation. Le ministre du commerce, sur le chemin du conseil des ministres, se retrouve ainsi bloqué alors que sa berline allemande roule du mauvais côté de la route. Accusé par les manifestants de s’affranchir des règles, il doit rebrousser chemin.

 

Son collègue ministre chargé du transport maritime, Shahjahan Khan, ironise sur la situation en déclarant que l’Inde voisine est le théâtre de nombreux accidents mortels sans qu’ils rencontrent le même écho dans la presse. Malgré les excuses de M. Khan après ces propos, le mouvement s’étend à d’autres collèges de la capitale, rejoint par les étudiants des universités.

 

Les manifestants réclament la construction de passages piétonniers au-dessus des grandes artères, un meilleur contrôle des compagnies de bus et le respect des règles de circulation. A Dacca, l’une des villes les plus congestionnées d’Asie du Sud, sinon du monde, les conducteurs de véhicules accélèrent dangereusement dès que la voie est libre. Selon un rapport de la Banque mondiale publié en 2017, les véhicules rouleront bientôt à 4 km/h en moyenne, c’est-à-dire plus lentement que les piétons, si rien n’est fait pour désengorger la capitale.

 

Au cours des dernières années, des centaines d’opposants ont été exécutés ou ont disparu

 

Le ministre bangladais de l’intérieur a lancé dimanche en grande pompe la « semaine du trafic » et a promis d’améliorer la sécurité routière. Asaduzzaman Khan a également accusé le parti d’opposition du Bangladesh National Party (BNP) de faire circuler de fausses vidéos pour alimenter la colère des manifestants. Au même moment, le ministre de l’éducation, Nurul Islam Nahid, a prévenu les professeurs et directeurs d’universités qu’ils seraient tenus pour responsables en cas de débordements sur les campus.

 

« Nous allons poursuivre les manifestations jusqu’à ce que la justice soit rendue et que le ministre des transports démissionne », prévient l’un des manifestants, qui souhaite rester anonyme par crainte de représailles. Derrière les problèmes de sécurité routière, les étudiants pointent du doigt les failles de gouvernance : routes mal entretenues, transports publics quasi inexistants, corruption des agents de circulation et hausse du nombre d’arrestations arbitraires.

 

Des étudiants bangladais bloquent un carrefour à Dacca, le 2 août, pour protester contre l’insécurité routière chronique du pays.

Des étudiants bangladais bloquent un carrefour à Dacca, le 2 août, pour protester contre l’insécurité routière chronique du pays. A.M. AHAD / AP

 

 

 

Au cours des dernières années, des centaines d’opposants ont été exécutés ou ont disparu, au nom de la lutte contre le terrorisme ou du trafic de drogue. Quelques jours après la tenue d’élections locales partielles, Marcia Bernicat, l’ambassadrice des Etats-Unis au Bangladesh, s’est dite inquiète, fin juin, d’informations faisant état de « possibles irrégularités lors du scrutin, notamment le bourrage d’urnes, ainsi que l’intimidation d’acteurs politiques et de responsables de bureaux de vote ». Samedi soir, Mme Bernicat est sortie indemne d’une attaque, par des hommes armés, du véhicule qui la transportait à Dacca.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr, le 6 août 2018.