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Bulle pour riches dans un pays surpeuplé, ce projet grand comme Paris est rattrapé par ses démons.

 

La cité de Lavasa, qui croule sous les dettes, est à l’abandon.

La cité de Lavasa, qui croule sous les dettes, est à l’abandon. Image: BLOOMBERG

 

 

 

Après des décennies passées à gérer son agence de voyages à Bombay, David Cooper décide en 2012 que la coupe est pleine. « Vivre dans cette agglomération polluée, avec ce bruit permanent, ces embouteillages… C’était devenu impossible. Avec ma femme, il nous fallait une retraite paisible », confie cet homme affable. Il entend parler d’un projet porté par HCC, un groupe très connu en Inde. HCC ambitionne de bâtir une ville privée dans les Ghâts occidentaux, la chaîne de montagnes du Maharashtra classée par l’Unesco. Cette agglomération grande comme Paris ressemblera à Portofino.

 

Nichée dans une vallée, au bord d’un lac artificiel alimenté par une rivière, Lavasa sera un havre de paix pour les retraités, les touristes et les étudiants, avec son air pur et son eau cristalline. Accor et Oxford s’engagent à investir. L’École hôtelière de Lausanne inaugure un campus en 2013.

 

L’engouement est révélateur de la crise urbaine en Inde. La démographie galopante fait fleurir bidonvilles et lotissements illégaux. HCC voit dans cet échec un marché à conquérir. Dans un rapport aux investisseurs, le groupe explique: « Lavasa sera un modèle que nous répliquerons. Les services municipaux que nous fournirons sont la clé de ce modèle. »

 

Aujourd’hui, sur la promenade qui court le long d’un canal, des touristes déambulent au milieu des chants d’oiseaux. Mais face aux immeubles jaune et beige qui bordent la promenade, un squelette de béton se dresse : le centre de convention est inachevé. L’École hôtelière de Lausanne a fermé en juin et des chiens errants gardent l’entrée. Lavasa est devenue un village fantôme d’un millier d’âmes. « La Municipalité n’a que 45 employés. Les ordures s’entassent, il n’y a presque plus de vigiles. La vidéosurveillance est en panne et il y a déjà eu des cambriolages», déplore David Cooper. L’idée de cette ville nouvelle a germé dans la tête de Sharad Pawar, chef de l’État du Maharashtra de 1993 à 1995. « J’ai repéré le site lors d’une balade en hélicoptère », raconta-t-il un jour à la presse. Il contacte HCC pour réunir terrains et argent au début des années 2000.

 

« Mon mari tabassé à mort »

 

Problème : la région est habitée par des populations tribales qui vivent de la cueillette et de l’élevage, et ces terres ne peuvent pas être cédées au secteur privé. La mise en route du projet de Lavasa a fait basculer la vie de Leelabai et de son village. Cette mère de famille réprime mal sa colère : « L’entreprise a envoyé des voyous et la police nous menacer. Il y a d’abord eu les jets de pierres. Notre hutte a été incendiée. Ils ont tabassé mon époux avec une telle brutalité qu’il a fini par mourir », raconte-t-elle. HCC affirme qu’elle ignorait que les terrains appartenaient à des populations tribales.

 

« En Inde, la terre est mal identifiée: savoir qui détient quoi est compliqué. Pour contourner les complications administratives et la loi, l’intervention d’un politicien influent est indispensable », observe un analyste financier de Bombay. C’est là un trait majeur du capitalisme indien : nombre de grandes entreprises ont bâti leur fortune sur l’exploitation de ressources minières, foncières et naturelles bradées par une classe politique corrompue. En 2011, l’organisme d’audit des comptes publics note que HCC a acheté les terrains moins d’un franc le mètre carré en 2002 avant de les revendre 170 à 240 fois plus cher après les travaux.

 

Problème supplémentaire : ce capitalisme de connivence place les projets industriels à la merci des querelles politiciennes. En 2010, le parti du Congrès, à la tête du gouvernement fédéral, ordonne l’arrêt du chantier après s’être brouillé avec Sharad Pawar. Les travaux sont stoppés pendant un an et la polémique dissuade les acheteurs. Les ventes de maisons chutent. « En 2017, ils ont licencié presque tous leurs salariés. La plupart sont originaires des villages qui ont été rasés pour l’aménagement de la ville nouvelle, explique un directeur d’hôtel. Comme ils ont perdu leurs terres, ils se retrouvent sans rien. » La frustration est d’autant plus grande chez les villageois que Lavasa avait lancé des projets d’indemnisation : école gratuite, formation professionnelle, création d’emplois…

 

Lavasa Corporation traîne désormais une dette de 650 millions de francs qui l’empêche de payer ses fournisseurs. Elle fait partie des sociétés responsables des 150 milliards de prêts pourris qui plombent le système bancaire indien.

 

Pourtant, à Lavasa, certains propriétaires refusent de voir leur ville sombrer. « Lavasa Corporation peut faire faillite, mais les citoyens se mobilisent pour que la cité ne s’effondre pas », insiste Minoo Wadia, pilote à la retraite. Sur le campus de l’Université Christ Institute, le directeur, Jossy George, estime que l’agglomération peut renaître. « Il n’y a pas de distractions ici, le cadre est donc idéal pour les études. Nous avons déposé des demandes pour un cursus de psychologie et un master de communication. Nous allons investir 500 millions de roupies (7 millions de francs) pour accueillir 750 étudiants d’ici à un an. » Et faute de bénéficier des services de base, l’un des hôtels s’est porté volontaire pour nettoyer les rues.

 

Emmanuel Derville, 24Heures.ch le 5 août 2018