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La minorité vivant dans les zones tribales dénonce la mainmise de l’armée à l’approche des élections.

 

Manzoor Pashteen, chef de file du Mouvement de protection des Pachtouns, à Lahore, au Pakistan, le 22 avril.  

Manzoor Pashteen, chef de file du Mouvement de protection des Pachtouns, à Lahore, au Pakistan,
le 22 avril. K.M. Chaudary / AP

 

 

 

Manzoor Pashteen a de grands yeux effilés, d’un noir profond, et un sourire lumineux, désarmant de douceur. Ce vétérinaire de 26 ans n’est pas le plus brillant des orateurs – son lyrisme l’emporte aux quatre vents –, mais sa candeur fait des merveilles. Depuis janvier, il a su soulever un mouvement de défense des droits civiques inédit au Pakistan, depuis les régions tribales pachtounes, frontalières avec l’Afghanistan.

 

Avec quelques camarades de son âge, à la tête du Mouvement de protection des Pachtouns (PTM), il a osé mettre en cause, sans pudeur, l’armée pakistanaise, qui a tous pouvoirs dans la ceinture tribale du Nord – un lacis de montagnes infortunées, qui a été le refuge de tous les groupes djihadistes et insurgés de la région après la chute du régime taliban, en Afghanistan, en 2001. Le PTM accuse l’armée de tuer et d’emprisonner dans l’impunité des Pachtouns, qui peuplent ces montagnes et fournissent l’essentiel des rangs des talibans, des deux côtés de la frontière. « Ils nous tuent de toute façon, pourquoi devrions-nous nous taire ? », s’interrogeait M. Pashteen à la mi-juillet, à Peshawar, la grande ville du Nord.

 

« Disparition »

 

Le Pakistan n’a plus en tête que les élections générales prévues le 25 juillet : l’ex-premier ministre emprisonné, Nawaz Sharif, lutte pour sa survie politique, dans un scrutin qui apparaît de plus en plus ouvertement manipulé par l’armée. Mais, depuis sa cachetteà Peshawar, M. Pashteen tempête encore. Mercredi 18 juillet, il avait trouvé refuge dans le quartier périphérique de Tajabad, derrière une décharge à ciel ouvert, sous les dernières piles d’une ligne de métro aérien en construction.

 

Les forces de sécurité isolent M. Pashteen et ses camarades. Elles n’osent l’arrêter, mais elles harcèlent ceux qui l’hébergent – il peut changer de logement plusieurs fois par jour – et les petites mains de son mouvement. Le 6 juillet, c’est un camarade d’université, Hayat Preghal, forte voix du PTM sur les réseaux sociaux, qui a « disparu » à Dera Ismaïl Khan (Nord).

 

Des centaines de personnes ont demandé sa libération, le 15 juillet. La foule était courageuse : quelques jours plus tôt, les talibans avaient frappé un meeting du parti nationaliste pachtoun, l’ANP, à Peshawar, faisant 20 morts. Le 13 juillet, un attentat revendiqué par l’organisation Etat islamique a tué près de 150 personnes dans la province voisine du Baloutchistan. Des partis islamistes, faux-nez de groupes armés que les autorités tolèrent, font ouvertement campagne à Peshawar – la moue pouponne et boudeuse de l’un de leurs candidats y est omniprésente, affichée dans le centre historique.

 

« Les autorités essaient de nous occuper dans des pourparlers avec des chefs tribaux sans pouvoir. Pour l’heure, ces négociations sont interrompues, parce qu’ils continuent à arrêter nos militants : ils veulent les démoraliser, les renvoyer à la peur dans laquelle ils ont vécu pendant des décennies », estime Said Alam Mahsud, pédiatre et membre de la direction du PTM.

 

Face à cette pression, comment survivre ? Le PTM a mené au printemps une longue marche vers Islamabad, la capitale, qui s’est achevée dans la grande ville portuaire de Karachi (Sud), en mai. Mais, depuis, les médias pakistanais, sous pression à l’approche du scrutin, ont cessé de couvrir leurs activités. Trois leaders du mouvement, engagés de longue date en politique, sont candidats aux législatives dans les zones tribales. « Nous devons aller au Parlement pour affirmer que nous acceptons l’autorité de l’Etat, mais pas sa brutalité. Sinon, l’armée et la justice finirontpar nous appeler des traîtres », dit l’un d’eux, Nangyal Bhittani. Mais le PTM s’accroche à sa pureté apolitique : il a pris ses distances. Les militants de base se demandent si leurs candidats ne se sont pas vendus pour un siège, pour de l’argent. « S’ils n’étaient pas entrés dans le jeu électoral, s’ils avaient poursuivi le mouvement pour nos droits, nous pouvions faire un “printemps arabe” ! Ça allait si vite… », déplore Anwar Saddar, 30 ans, hôtelier à Peshawar.

 

Le 15 juillet, M. Pashteen est fier d’avoir fait scander à la foule ce dangereux slogan : « Le terrorisme, les hommes en uniforme le soutiennent ! » Pour lui, les talibans ne sont que des supplétifs de l’armée, qu’elle instrumentalise pour maintenir son influence en Afghanistan voisin. Ce discours est intolérable pour les militaires, qui ont perdu 815 soldats dans une opération qui a duré deux ans pour reprendre, en 2016, le contrôle total des zones tribales.

 

Face-à-face « stupide »

 

Des conseillers du PTM jugent « stupide » ce face-à-face qui perdure avec l’armée, symbole de l’unité du Pakistan. Ils exhortent Manzoor Pashteen àprendre ses distances avec les militants pachtouns qui ont brandi les slogans du PTM en Afghanistan. Pour l’armée et ses relais sur les réseaux sociaux, c’est la preuve que le mouvement est « instrumentalisé » depuis l’étranger. Face aux amis qui déplorent que le mouvement s’épuise en refusant d’adoucir sa rhétorique, de transiger, le docteur Said Alam Mahsud lève les bras au ciel : « C’est leur problème ! C’est aux autorités de savoir ce qu’elles doivent faire de nous… Nous, nous ne pouvons que pleurer ! »

 

« Les opérations militaires d’envergure menées dans les zones tribales depuis 2008 ont laissé des cicatrices terribles. Des centaines de personnes ont disparu », tuées ou demeurées emprisonnées sans poursuites, rappelle l’expert Saifullah Khan Mahsud, directeur du FATA Research Center, à Islamabad. « En 2016, l’armée a su démanteler les réseaux talibans qui menaient des attaques au Pakistan. Mais nombre de militants ont fui dans d’autres provinces et en Afghanistan : ils reviennent peu à peu. » Des milliers de civils déplacés, qui reviennent eux aussi chez eux, peinent à obtenir des compensations pour leurs morts et pour les destructions matérielles.

 

Les incidents sont aujourd’hui moins nombreux aux points de contrôle de l’armée dans les zones tribales. Mais les barrières demeurent, comme les champs de mines. Surtout, le meurtrier présumé de Naqibullah Mehsud, un employé de commerce de Karachi, originaire des zones tribales, a été libéré sous caution à la mi-juillet, en attente d’un procès. La mort de ce jeune Pachtoun qui rêvait de mannequinat, dans une opération de police présentée comme « antiterroriste », avait été une étincelle. Elle avait propulsé le PTM sur la scène nationale, en janvier.

 

Fin mai, le Parlement a fait un grand pas en effaçant de la Constitution un héritage du droit colonial, qui déniait aux habitants des régions tribales certains droits fondamentaux – notamment celui d’être jugé devant un tribunal. « Mais, pour l’heure, ce changement n’existe que sur le papier », soupire Sana Ijaz, 34 ans, une figure du PTM, qui s’exprime avec courage dans une société pachtoune sévèrement patriarcale. Mme Ijaz, journaliste pour une chaîne de télévision de Peshawar, a perdu son emploi sous la pression des autorités, dit-elle. Elle a été démise de son parti, l’ANP, d’héritage socialiste, dont elle codirigeait le mouvement de jeunesse.

 

Son frère l’a accusée d’être responsable des pressions dont leur communauté fait l’objet. Mais elle assume : « Nous ne pouvons pas revenir en arrière », dit-elle. « Il y aura une administration civile, mais les militaires ne vont pas lâcher si facilement cette région stratégique : c’est une zone tampon et un refuge pour les terroristes. Ce sera notre principal combat. » Avec pragmatisme, Mme Ijaz attend que des élections locales, prévues en 2019, y fassent naître des instances représentatives, quoique à peu près sans pouvoir.

 

Louis Imbert, Le Monde.fr le 21 juillet 2018.