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File d’attente devant un distributeur à Calcutta, en décembre 2016, lors de la précédente crise de liquidités. 
RUPAK DE CHOWDHURI/REUTERS

 

 

Ni le gouvernement ni la banque centrale n’arrivent à expliquer la brusque demande de billets

 

NEW DELHI- correspondance

 

C’est le retour des longues files d’attente devant les banques indiennes. Quinze mois après la démonétisation de 86 % des billets en circulation, le manque d’espèces menace à nouveau certaines régions du pays. Sauf que cette fois, le gouvernement ne l’a pas décidé. La situation est bien moins grave. Seuls 5 à 6 Etats sont touchés, sur les 29 que compte l’Inde, et aucune crise cardiaque ou évanouissement n’est à déplorer parmi ceux qui attendent de retirer des espèces, comme ce fut le cas en 2016.

 

Le ministère indien des finances a reconnu mardi 17 avril l’existence d’une « pénurie de liquidités » qu’il attribue à un « sursaut inhabituel de la demande en billets » au cours des trois derniers mois. Selon les données publiées par la banque centrale indienne, la valeur de l’ensemble des retraits effectués au premier trimestre 2018 a bondi de 30 % par rapport à il y a deux ans. L’origine de ce « sursaut » est mystérieuse.

 

L’hypothèse d’une hausse des paiements en espèces versés aux paysans en cette saison de récoltes a été avancée. Mais aucun retrait de billets de cette ampleur n’a été observé à la même période lors des années précédentes. Est-ce à cause d’une rumeur circulant sur les réseaux sociaux et affirmant, à tort, que les économies des épargnants pourraient servir à renflouer leur banque si elle fait faillite ? Les banques publiques sont lestées de créances douteuses, et la Punjab National Bank (PNB) a récemment été victime d’une fraude de plus de 2 milliards de dollars. Mais les autorités ont vite démenti cette rumeur.

 

D’autres hypothèses circulent. L’une d’entre elles attribue ce retrait massif de liquidités à la campagne électorale en cours au Karnataka. Tous les Indiens le savent : les tractations électorales se font aussi au moyen d’espèces sonnantes et trébuchantes pour s’assurer du soutien de telle ou telle communauté. D’autres économistes pointent du doigt la mauvaise répartition entre les différentes coupures. Ils notent que celle de 2 000 roupies (25 euros), soit la valeur faciale la plus élevée, a disparu de la circulation et que les petites coupures ne sont pas assez nombreuses pour la remplacer.

 

Echapper au fisc

 

Quelle qu’en soit la raison, les billets sont toujours très demandés en Inde malgré la volonté du gouvernement de développer les paiements électroniques. En 2016, le premier ministre, Narendra Modi, avait justifié la démonétisation comme un moyen de lutter contre l’évasion fiscale et la corruption. Le gouvernement a dans le même temps ouvert des dizaines de millions de comptes bancaires pour verser les allocations sociales à leurs bénéficiaires.

 

Mais le cash a de beaux jours devant lui. Le secteur bancaire du pays, fragilisé par plusieurs scandales, souffre d’une mauvaise réputation. Et l’ouverture d’un compte, qui ressemble parfois à un parcours du combattant, est perçue par de nombreux habitants comme réservé aux riches ou à ceux qui sont éduqués. Enfin, les Indiens n’ont pas trouvé mieux que les espèces pour échapper au fisc. Seulement 3 % de la population paie l’impôt sur le revenu.

 

La démonétisation de 2016 a donné un coup d’arrêt à l’économie indienne. Pendant plusieurs mois, les entreprises du secteur informel ont cessé de fonctionner, de nombreux salaires n’ont plus été versés et le chiffre d’affaires du secteur des produits de grande consommation a chuté. D’où l’inquiétude suscitée ces dernières semaines par la nouvelle pénurie de billets. Des clients se sont rués vers les distributeurs automatiques, aggravant de fait la situation.

 

La Banque centrale, incapable de donner des explications convaincantes sur l’origine du phénomène, a sans doute nourri les inquiétudes. Elle a évoqué des « problèmes logistiques » dans le ravitaillement des distributeurs automatiques, tout en annonçant qu’elle allait augmenter le rythme d’émission de billets. Les partis d’opposition se sont emparés de ce mini-chaos monétaire pour dénoncer le retour du « terrorisme » de la démonétisation. Rahul Gandhi, le chef du parti du Congrès, a accusé M. Modi de détruire le système bancaire indien.

 

Les « fintech », ces start-up spécialisées dans les solutions bancaires innovantes, espèrent que cela favorisera les paiements électroniques. Depuis février 2018, l’Inde est le seul pays où l’application WhatsApp teste une fonction de paiement. Le mastodonte du secteur en Inde, Paytm, a levé début avril 446 millions de dollars auprès du chinois Alibaba et du japonais Softbank, la valorisant à près de 1,5 milliard de dollars. Elle revendique près de 90 millions d’utilisateurs de son application de paiement sur téléphone portable. Paytm veut transformer des dizaines de milliers de commerces indiens en succursales où ses utilisateurs pourront retirer et déposer des espèces sur leurs comptes, et même acheter des assurances.

 

Si les transactions électroniques connaissent une croissance exponentielle, elles restent encore marginales dans le pays. Car il faut non seulement pouvoir s’offrir la technologie mais, surtout, savoir s’en servir. Or dans le pays, le taux d’alphabétisation ne dépasse pas 70 %.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 20 avril 2018.