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Deux chercheurs ont comparé la vente de produits carnés dans le pays avec ce que les habitants déclarent consommer. Contrairement aux idées reçues, les végétariens sont devenus très minoritaires.

 

 

 

Les Indiens consomment en réalité davantage de produits carnés que ce qu’ils veulent bien admettre. 

Les Indiens consomment en réalité davantage de produits carnés que ce qu’ils veulent bien admettre. SHAILESH ANDRADE / REUTERS

 

 

 

LETTRE DE NEW DELHI

 

Un mythe s’effondre : l’Inde n’est pas le pays végétarien qu’il prétend être. Les chercheurs indiens Balmurli Natrajan et Suraj Jacob ont comparé la vente de viande dans le pays avec ce que les habitants déclarent consommer. Entre les deux, l’écart est important.

 

Les Indiens consomment en réalité davantage de produits carnés que ce qu’ils veulent bien admettre : jusqu’à 4,6 fois plus pour le porc, et 2,7 fois pour le bœuf. Selon l’article que les deux hommes ont publié dans la revue Economic and Political Weekly (EPW), seuls 20 % d’Indiens ne consommeraient ni viande ni œufs ni poisson. C’est peu, pour un pays qui a la réputation d’être végétarien.

 

Une fois encore, l’Inde est victime des clichés et des généralisations qui remontent pour certains au XVIIe siècle. Dès cette époque, des manifestes circulent en France et au Royaume-Uni pour promouvoir les vertus du régime végétarien « hindou », avant que des « sociétés végétariennes » ne fassent leur apparition, notamment à Londres où le Mahatma Gandhi a commencé son engagement en faveur de la décolonisation.

 

Tous les végétariens vous le diront : l’Inde est un paradis culinaire tant les recettes y sont variées. Mais les plats végétariens typiques d’une région ont en réalité peu de rapport avec le régime alimentaire de ceux qui y vivent. Ils sont plutôt révélateurs de l’influence de certaines castes ou communautés. Le Tamil Nadu, par exemple, dans le sud du pays, est célèbre pour ses dosas, une galette à base de riz et de lentilles noires, ou encore ses préparations à base de légumes… alors que c’est l’Etat indien qui comprend le moins de végétariens, mais où les brahmanes (haute caste des lettrés et notamment des prêtres) furent et restent très influents.

 

Comportements alimentaires schizophréniques

 

Le régime végétarien est un marqueur de pureté rituelle, synonyme d’appartenance à une haute caste. Dans la hiérarchie alimentaire, il a un statut de référent culturel. L’expression de « végétarien », ou « non végétarien », reflète son pouvoir à ordonner et à formuler la hiérarchie alimentaire.

 

On ne distingue pas les consommateurs selon qu’ils sont « carnivores », ou « non carnivores ». « Plus la proportion de brahmanes est élevée dans une région, plus les autres castes ont tendance à adopter son régime alimentaire », relève Mathieu Ferry. Selon ce doctorant qui rédige une thèse sur la stratification sociale des pratiques alimentaires en Inde, « l’objet alimentaire est toutefois au centre de représentations contradictoires pour un même individu selon sa classe ou sa caste d’appartenance ».

 

 

 

La situation se complique en effet pour les hautes castes qui veulent aussi afficher leur appartenance à une classe sociale aisée, urbaine, donc cosmopolitisée, où la consommation de viande est courante. D’où certains comportements alimentaires schizophréniques. Les chercheurs soupçonnent de nombreux Indiens d’être végétariens chez eux, et de ne pas l’être lors des repas à l’extérieur, entre collègues ou entre amis.

 

Pour vivre heureux en Inde, mieux vaut manger de la viande en cachette, surtout le bœuf. Sa consommation a été bannie tardivement, au début de notre ère chez les hindous. Auparavant, le sacrifice des vaches était interdit mais il était possible d’en consommer. A la fin du XIXe siècle, les nationalistes hindous en ont fait un totem pour fédérer leur communauté. Depuis l’arrivée au pouvoir, en 2014, du nationaliste hindou Narendra Modi, des milices de protection de la vache sacrée multiplient les attaques et les lynchages visant les musulmans ou les basses castes soupçonnés de transporter ou de manger de la viande de bœuf. En guise de résistance, des Indiens ont organisé des beef fests – des « festivals du bœuf » –, pour bien signifier qu’ils ne se plieraient pas à ce « terrorisme alimentaire ».

 

Se conformer à la norme édictée par les hautes castes

 

Manger, c’est aussi faire de la politique. Les auteurs de l’étude publiée dans EPW relèvent que les Etats dirigés par des nationalistes hindous sont ceux où les végétariens sont les plus nombreux. Ils constatent également que les femmes sont plus nombreuses à se déclarer végétariennes. Le reflet, selon eux, du patriarcat de la société qui fait peser sur elles le poids des traditions. Alors qu’en Occident, le régime végétarien est une forme de rébellion contre la norme culturelle, en Inde c’est tout le contraire : le régime végétarien revient à se conformer à la norme édictée par les hautes castes.

 

Il y a toutefois des viandes plus ou moins politiquement correctes. « Dans les années 1980, le poulet était considéré comme un animal impur, se nourrissant de déchets dans les basses-cours, note Mathieu Ferry, mais depuis le développement des élevages industriels, il bénéficie d’une meilleure image, il est devenu une viande beaucoup moins associée à la souillure. »

 

Malheureusement, les textes sacrés anciens n’avaient pas prévu les dégâts de l’utilisation des antibiotiques dans les élevages industriels. Le quotidien The Guardian a révélé en février que les élevages de poulets indiens utilisaient des « antibiotiques de dernier ressort », c’est-à-dire les plus puissants utilisés dans la médecine. Cet usage peut avoir des conséquences sanitaires désastreuses, en développant la résistance aux antibiotiques chez les consommateurs.

 

Si la proportion de ménages indiens consommant de la viande ne cesse d’augmenter en Inde, la marge de progression reste importante. Chaque Indien consomme en moyenne 60 grammes de viande par semaine contre deux kilos en Amérique du Nord.

 

Le constructeur automobile japonais Suzuki s’est d’ailleurs lancé cette année dans la production d’œufs en Inde, avec la construction d’une usine géante pouvant abriter pas moins de 1,2 million de poulets.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 11 avril 2018.