Blue Flower

 

 

Sur les serpents : cupidité, fraude en ligne, racisme, lâcheté, magouilles, peur. Dessin de Danzigerparu dans le New York Times, États-Unis.

 

Le Sri Lanka est secoué par le retour de violences intercommunautaires, et l’état d’urgence a été instauré le 6 mars. Or le gouvernement d’union vient de subir un fort revers électoral local.

 

L’ex-président Mahinda Rajapakse a été privé d’une victoire à l’élection présidentielle en janvier 2015. Cette idée est fortement ancrée chez les électeurs cinghalais des zones rurales. Beaucoup d’entre eux sont même convaincus que sa défaite d’alors fut le résultat d’une conspiration ourdie par les puissances occidentales. Apparemment, ce sont ces électeurs déçus qui ont été les principaux artisans de la victoire du parti soutenu par Rajapkse aux élections locales du 10 février dernier. Les résultats de ce scrutin l’ont en un sens remis en selle et ont, ce faisant, plongé dans le désarroi la coalition qui l’avait évincé du pouvoir. Le parti de Mahinda Rajapakse a remporté près de 45% des suffrages, tandis que le Parti national uni (PNU) du Premier ministre Rahil Wickremesinghe, la formation la plus importante au Parlement, est arrivée deuxième en recueillant 33% des voix. Les deux partis soutenus par le président, Maithripala Sirisena, ont obtenu un score très médiocre : moins de 15%.

Même si une défaite à une élection locale ne peut faire chuter un gouvernement, beaucoup considèrent ce scrutin comme un referendum sur la popularité de la coalition au pouvoir mise en place par Sirisena et Wickremesinghe après l’éviction de Rajapakse. Ce revers électoral a plongé dans la tourmente cette alliance déjà fragile, suscitant des appels à la démission du Premier ministre et à la tenue d’élections parlementaires anticipées. Pour le président et son Premier ministre, faire barrage à Rajapakse était un défi. « Ses adversaires politiques n’étaient pas de la même trempe que ce Muhammad Ali de la politique », a écrit Dayan Jayatilleka. Pour ce politologue favorable à Rajapakse, les résultats des dernières élections marquent le retour de l’ancien président, sous le mandat duquel les Tigres pour la libération de l’Eelam tamoul ont été militairement vaincus (à l’issue d’une vaste offensive, destinée à mettre fin à vingt-sept ans de lutte armée de cette organisation indépendantiste du nord-est de l’île, qui a fait 100.000 morts.

Malveillance. Ce scénario n’est peut-être pas au goût des Sri-Lankais les plus progressistes, à savoir les communautés tamoule et musulmane, qui représentent à elles deux 23 % des 21 millions d’habitants du pays. Les plus fervents partisans de Rajapakse appartiennent pour la plupart à la communauté bouddhiste, majoritaire au Sri Lanka. Le politicien tamoul Rajavarothiam Sampanthan, qui dirige l’Alliance nationale tamoule, a critiqué la ligne communautariste adoptée par Rajapakse pendant la campagne électorale. Ce dernier disait qu’un vote favorable au PNU conduirait à la création d’un État tamoul indépendant. “C’était une propagande malveillante, venimeuse, fallacieuse et mensongère”, a dit le dirigeant tamoul.

Rajapakse a quitté le pouvoir en 2015 sous un déluge d’accusations de violation des droits de l’homme, de népotisme, de détournement de fonds et de corruption. Le peuple se plaignait du régime répressif qu’il avait mis en place avec ses frères. Confronté aux pressions internationales, à l’accroissement de la dette et au tollé général contre ses abus de pouvoir, Rajapakse a convoqué une élection présidentielle anticipée en vue de consolider sa position, mais, à son insu, Sirisena, l’un de ses ministres et plus proche collaborateur, s’est laissé convaincre de se présenter contre lui en tant que candidat d’union. Le pari s’est révélé payant et Sirisena a été élu président grâce au soutien des électeurs tamouls et musulmans.

Cependant, le gouvernement d’unité nationale formé après la défaite de Rajapakse est divisé en raison de divergences idéologiques. Le Parti de la liberté du Sri Lanka (PLSL), dont Sirisena a pris les commandes, est une formation de gauche historiquement proche de la Chine et de la Russie qui fut l’un des fers de lance du Mouvement des non-alignés [dans les années 1950], alors que le PNU est un parti de droite pro-occidental. Sirisena et Wickremesinghe viennent également de milieux diérents : le premier est issu du monde agricole de Polonnaruwa [centre-est de l’île] et le second d’une famille aisée de Colombo [la capitale].

Les deux hommes ont élaboré un programme commun promettant de rapatrier les fonds détournés à l’étranger par Rajapakse, d’endiguer la corruption, de rétablir les droits de l’homme et de se pencher sur les allégations de crimes de guerre attribués aux forces armées. Cependant, l’enquête sur les allégations de corruption contre des membres de l’ancien gouvernement n’a pas connu de véritables avancées. Qui plus est, l’homme de confiance de Wickremesinghe, nommé gouverneur de la banque centrale, est poursuivi pour avoir communiqué à son gendre des informations confidentielles sur la vente d’obligations, ce qui a représenté une énorme perte pour les caisses de l’État. Le président Sirisena a nommé une commission présidentielle devant laquelle le Premier ministre a été appelé à comparaître comme témoin. Cela a créé des tensions entre Sirisena et les membres du PNU.

Opposition. La promesse de rompre avec la politique prochinoise de Rajapakse a été pratiquement oubliée avec le projet controversé de Port City [une extension de la ville de Colombo sur des terrains gagnés sur la mer], qui a été [repris en 2016 et] poursuivi à plein régime alors que Wickremesinghe s’était engagé à l’abandonner. La construction du port de Hambantota [sud-est de l’île] a elle aussi été confiée à une entreprise chinoise [ainsi que sa gestion pour quatre-vingt-dix-neuf ans] en dépit des protestations des travailleurs locaux.

Le mécontentement des partenaires de la coalition a été manifeste tout au long de la campagne. Au lieu de prendre Rajapakse pour cible, Sirisena a accusé ses partenaires de corruption.

Au lendemain du scrutin, le gouvernement a semblé sérieusement ébranlé pendant quelques jours, mais ses membres se sont ensuite ralliés au président et au Premier ministre. “Le gouvernement mettra en œuvre ses futurs plans dans l’intérêt du public, tout en tenant compte du message qui lui a été adressé”, a déclaré le président après un remaniement ministériel. Le Premier ministre a reconnu que l’alliance au pouvoir avait subi un revers majeur. “Nous acceptons le verdict du peuple […]. Nous procéderons à un examen de conscience.”

Des élections présidentielle et parlementaires sont prévues pour 2020. Encouragé par son récent succès, il se pourrait que Rajapakse ait à nouveau des vues sur le pouvoir. Sirisena et Wickremesinghe feraient donc bien de mettre un terme à leurs querelles, sans quoi leurs perspectives d’avenir pourraient ne pas être très brillantes.

Chandani Kirinde, India Today (New Delhi) publié le 1er mars 2018. 
traduction Courrier International du 15 au 21 mars 2018