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Cinquante mille agriculteurs ont convergé vers la capitale financière de l’Inde après une marche éreintante pour alerter sur la situation dramatique des campagnes.

 

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Ils ont marché six jours durant, alors que l’été indien, avec plus d’un mois d’avance, gratifie le centre ouest du sous-continent d’une vague de chaleur record. Les agriculteurs de la région de Nashik, dans le nord du Maharashtra, ont parcouru jusqu’à 180 kilomètres par des températures approchant parfois les 40 degrés à l’ombre. Lundi 12 mars en tout début de matinée, ils ont envahi le centre de leur capitale, Bombay, exténués et les pieds dans un état épouvantable, obligeant les secours à leur venir en aide à même le trottoir.

Selon le All India Kisan Sabha (« syndicat des paysans de toute l’Inde », AIKS), l’émanation du Parti communiste de l’Inde (marxiste) organisatrice de cette démonstration de force, près de 50 000 personnes formaient la marée humaine qui a pris place sur la pelouse grillée d’Azad Maidan, le terrain de cricket situé face à la gare Victoria. Leur objectif : sensibiliser la population urbaine au désespoir des campagnes et accroître la pression sur le gouvernement régional, dirigé comme l’Etat fédéral, à New Delhi, par les nationalistes hindous.

« L’année dernière, on nous a promis l’effacement de nos dettes mais il n’y a que les plus riches qui en ont bénéficié. Mon dossier a été refusé et avec les mauvaises récoltes qui se succèdent, je ne peux plus rien rembourser, il faudrait au moins qu’on nous garantisse les prix », raconte Harshul, un homme de 45 ans qui se protège du soleil ardant avec un malheureux bout de carton.

Tulsa est dans la même situation. Cultivatrice sur les hauteurs de Nashik, un site connu depuis quelques années maintenant pour les vignobles que les Occidentaux ont réussi à y implanter, cette femme de 51 ans est venue jusque dans le centre historique de Bombay chaussée de simples sandales en plastique. « J’ai six personnes à charge dans ma famille et je n’y arrive plus. Les terres où je cultive mon riz appartiennent au ministère des forêts, il faut qu’on me les donne, sans quoi les banques continueront de refuser à me prêter de l’argent pour acheter mes semences et mes engrais, explique-t-elle. Je les exploite depuis vingt ans et je veux qu’elles soient à mon nom, pour que mes petits-enfants aient une meilleure vie que la mienne », clame-t-elle en brandissant un drapeau rouge marqué du marteau et de la faucille.

Visiblement éprouvé par les 73 kilomètres de marche qu’il vient d’effectuer depuis Shahapur, Sanjurawat, 35 ans, raconte dormir depuis une semaine sur des terrains vagues. Il réclame pour sa part une indemnisation. « A cause d’un ver qui a ravagé le coton, le rendement de mon champ a été divisé par quatre cette année. Le gouvernement a promis de l’argent mais je ne vois rien venir », murmure-t-il, assis en tailleur dans la poussière, coiffé d’un calot rouge.

« Le malaise paysan est général »

Dans la cohue, nous croisons le leader de l’AIKS, Ashok Dhawale, membre du comité central du parti. Nous l’interrogeons sur l’étrangeté qu’il peut y avoir à s’afficher communiste en plein coeur de Bombay, la cité financière de l’Inde et la plus grande métropole gérée par une municipalité de droite, alors que le parti nationaliste hindou du premier ministre, Narendra Modi, vient de faire subir aux marxistes une humiliation électorale historique dans leur fief du Tripura (nord-est).

« Ce n’est pas une affaire politique, le malaise paysan est général et ceux qui bloquent Bombay aujourd’hui représentent le monde rural du pays tout entier », répond-il. Du reste, d’autres formations soutiennent le mouvement, depuis le Parti du Congrès (socialiste) jusqu’au Shiv Sena, le parti local d’extrême droite, en passant par le Parti de l’homme ordinaire (AAP, centre). Tous dénigrent la priorité donnée tardivement par le gouvernement Modi, dans son budget pour l’année fiscale 2018-2019, au secteur agricole qui emploie un Indien sur deux.

Derrière les chapiteaux où s’époumonent les politiques, une ambulance hurlante tente de se frayer un chemin, en longeant les palissades métalliques du chantier du métro souterrain tout proche. Trois agriculteurs viennent de s’évanouir à cause de la chaleur et de la fatigue, on les emmène à l’hôpital. Dans l’après-midi, une délégation est reçue par le chef du gouvernement régional, Devendra Fadnavis, à Vidhan Bhavan, l’assemblée législative de l’Etat du Maharashtra (115 millions d’habitants).

Après deux bonnes heures de négociations, les manifestants sortent du bâtiment de Nariman Point en criant victoire. La totalité de leurs revendications, ou presque, sont satisfaites. Les élus ont accepté d’assouplir les critères donnant droit à la prise en charge des impayés auprès des banques, afin notamment de tenir compte de la composition des foyers en difficulté. En juin 2017, il était question d’effacer une ardoise de 320 milliards de roupies (4 milliards d’euros) pour quelque 3,5 millions d’agriculteurs du Maharashtra, sur une population paysanne estimée à 13,6 millions de foyers.

Plus important, le gouvernement Fadnavis s’est donné six mois pour appliquer de manière uniforme la loi de 2006 sur la propriété foncière en milieu rural, un sujet qui est en train de devenir « la nouvelle frontière du désespoir », selon le quotidien The Indian Express.

Le texte en question prévoit d’accorder des titres de propriété aux communautés ayant les forêts et les bois comme « unique moyen de subsistance ». D’après une étude publiée en novembre dernier par une association de défense des droits desdites communautés, le Maharashtra a plutôt mieux appliqué la loi que d’autres Etats de l’union indienne. Mais de nombreuses disparités demeurent et des propriétés sont « parfois attribuées à l’approche des élections pour être ensuite annulées pour vice de forme ». Or, sans terre détenue officiellement, aucun emprunt bancaire n’est possible pour ces familles paysannes qui s’appauvrissent d’année en année, frappées par un accès inégal à la ressource en eau et par une sécheresse persistante.

Douze mille suicides d’agriculteurs par an

Depuis 2012, indiquent les dernières statistiques officielles, cette région de l’Inde est confrontée au plus grave déficit de pluie enregistré « en quarante ans », occasionnant des situations de famine et poussant des milliers d’agriculteurs au suicide, au rythme de 12 000 par an depuis 2013, d’après les estimations du gouvernement. Depuis 1995, le total cumulé des suicides s’éleverait à 300 000, calcule l’université américaine de Berkeley.

Nashik fait partie des districts du Maharashtra où les six dernières moussons ont été les moins généreuses, avec Solapur, Ahmednagar et Pune, mais également le Vidarbha, région au centre géographique de l’Inde. La bataille du Maharashtra, compte tenu de son succès, pourrait maintenant inspirer d’autres contrées. L’an passé, des manifestations paysannes ont déjà secoué les régions où les pluies sont depuis plusieurs années les plus avares, notamment le Rajasthan, l’Uttar Pradesh, l’Andhra Pradesh et le Tamil Nadu.

Guillaume Delacroix, Le Monde daté du 14 mars 2018.