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Le président français a affiché, ce week-end, sa proximité avec le « très dur » premier ministre Narendra Modi, tout en contrebalançant par des rencontres avec la société civile.

 

Emmanuel Macron, président de la République, en visite d’Etat en Inde, visite Bénarès en compagnie de Narendra Modi, Premier ministre Indien, et Yogi Adityanath, lundi 12 mars.

 

Commencé à New Delhi, le voyage officiel d’Emmanuel Macron en Inde s’est terminé lundi 12 mars à Bénarès, transformée pour l’occasion en vitrine du nationalisme hindou. Au troisième et dernier jour de sa visite, Emmanuel Macron y a été accueilli par le premier ministre indien Narendra Modi, et par Yogi Adityanath, le dirigeant de l’Uttar Pradesh, l’Etat où se situe Bénarès. Ce chef d’une milice hindoue, emprisonné en 2007 pour avoir organisé des émeutes, est poursuivi pour tentative de meurtre, intimidation criminelle et incitation à la haine.

Les trois dirigeants ont pris place à bord d’un bateau décoré de guirlandes de fleurs, assis sur des fauteuils, pour une croisière de quelques minutes sur le Gange en longeant les ghats, des escaliers tombant dans le fleuve sacré. Sur les marches, des groupes folkloriques interprétaient des scènes des contes épiques du Mahabharata et du Ramayana, des moines bouddhistes jouaient de la musique traditionnelle, à côté de portraits géants de MM. Modi et Macron.

Bénarès, haut lieu du bouddhisme – Bouddha y aurait délivré son premier sermon –, également révérée par des sectes musulmanes, est désormais considérée comme une ville sainte de l’hindouisme. Sur la chaîne publique Doordarshan TV, qui retransmettait en direct la visite d’Emmanuel Macron, le commentateur s’est félicité d’une « nouvelle ère dans la relation entre les deux pays, où les drapeaux indiens et français flotteront désormais sur le Gange », le fleuve sacré hindou.

« Exceptionnelle amitié »

Un peu plus tôt, les dirigeants français et indien ont visité un centre d’artisanat portant le nom de l’idéologue extrémiste hindou Deendayal Upadhyaya. Et au tout début de la journée, Emmanuel Macron a inauguré une centrale solaire construite par la filiale d’Engie, avec une écharpe safran autour du cou, la couleur associée à l’hindouisme. M. Modi n’aurait pas pu rêver meilleure consécration en cette dernière journée de visite. C’est à Bénarès que Narendra Modi s’était présenté, en 2014, lors des élections qui l’ont propulsé au pouvoir.

Interrogé sur la présence à ses côtés de l’extrémiste hindou Yogi Adityanath, M. Macron a répondu : « Je ne suis ni la démocratie ni la justice indienne. Nous sommes ici dans la plus grande démocratie du monde. Je ne partage rien des idées qui viennent d’être évoquées, mais ce serait une drôle de conception de la souveraineté populaire que de dire qu’on soutient la démocratie sauf quand elle permet l’accession au pouvoir de valeurs contraires aux nôtres ». Le dirigeant de l’Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, n’a toutefois pas été élu. Il a été nommé à ce poste par M. Modi après la victoire du parti nationaliste hindou BJP (Parti du peuple indien) dans cet Etat.

Emmanuel Macron, président de la République, en visite d’Etat en Inde, visite Bénarès en compagnie de Narendra Modi, Premier ministre Indien, et Yogi Adityanath, lundi 12 mars.

 

Le chef de l’Etat français a affiché sa proximité avec M. Modi, y compris physique, les deux hommes passant les trois journées de la visite d’Etat à multiplier les accolades chaleureuses et à vanter « l’exceptionnelle amitié » entre leurs deux pays. Au début de la visite, M. Macron a offert à M. Modi l’édition d’une traduction ancienne en français de la Bhagavad-Gita, l’un des écrits fondamentaux de l’hindouisme. Avant de repartir pour Paris, il a salué « la grande avancée sur le partenariat stratégique » entre la France et l’Inde, qui fait aujourd’hui du géant asiatique « notre allié stratégique dans la région de l’océan Indien ».

Les deux pays ont signé un pacte de coopération logistique dans l’océan Indien, région où la présence chinoise grandissante inquiète New Delhi, et ont lancé l’Alliance solaire internationale, destinée à promouvoir le développement de cette énergie propre dans les pays en développement situés entre les tropiques.

« Un dur »

M. Macron a toutefois reconnu, en privé, le caractère particulier de son hôte : « M. Modi est un dur, un très dur, mais il est le premier ministre de la plus grande démocratie dans le monde, qui compte près de 200 millions de musulmans. Sur la question de l’islam, il a compris qu’il devait évoluer. » Des émeutes communautaires ont ensanglanté le Gujarat, en 2002, lorsque M. Modi était le ministre en chef de cet Etat, faisant près de 2 000 morts, essentiellement des musulmans. M. Modi n’a pas été mis en cause judiciairement, mais l’une de ses proches a été condamnée à la perpétuité et il a été lui-même boycotté par les Etats-Unis et l’Europe pendant plus de dix ans.

Le chef de l’Etat a également rencontré le chef de l’opposition, Rahul Gandhi, et souligné son « échange avec l’Inde dans toute sa diversité ». Lors de sa visite au Taj Mahal, M. Macron a qualifié le monument moghol de « preuve de la force de la culture musulmane dans la culture indienne », un sujet sensible en Inde. Mais il a habilement tenu ces paroles loin des médias indiens. La visite au Taj Mahal qualifiée de « privée » par l’Elysée, n’était en réalité ouverte qu’aux journalistes français.

M. Macron s’est ensuite rendu dans un atelier d’artiste en périphérie de Delhi, accompagné de la presse française. « Les hommes politiques indiens ne s’intéressent pas à nous. Cette visite présidentielle va nous donner plus d’importance aux yeux de nos dirigeants », s’est félicité Subodh Gupta, l’artiste plasticien propriétaire de l’atelier.

Double discours

Emmanuel Macron, président de la République, visite Bénarès en compagnie de Narendra Modi.

 

 

Rarement un chef d’Etat en visite en Inde s’était aventuré à Gurgaon, une ville nouvelle et poussiéreuse en périphérie de Delhi, et encore moins dans un atelier d’artiste. « Vous êtes notre dernier espoir pour combattre le populisme », lui a glissé une artiste. M. Macron a rencontré Arundhati Roy, critique vis-à-vis du gouvernement nationaliste hindou et auteure du best-seller Le Dieu des petits riens (Gallimard, 2000), pour un « échange politique et artistique ». La rencontre a été tenue secrète jusqu’à la fin de la visite.

En Chine comme en Algérie, et cette fois en Inde, M. Macron a assorti ses visites d’un double discours. Des paroles publiques bienveillantes avec les autorités officielles, et plus critiques en présence de la société civile. « A l’étranger, Emmanuel Macron rencontre toujours les autorités, c’est son rôle de président, mais il exige toujours aussi de rencontrer des membres de la société civile, pour avoir un autre discours sur chaque pays. Il ne veut pas être enfermé par les officiels », explique son cabinet. « Démocratie, tolérance, indépendance, liberté, laïcité : telles sont les valeurs que nous avons en partage, Indiens et Français », déclarait Jacques Chirac lors de son voyage officiel en Inde, en février 2006. Douze ans plus tard, les mots « tolérance » et « laïcité » ont disparu des discours officiels du président français en Inde.

Julien Bouissou & Bastien Bonnefous, Le Monde.fr le 13 mars 2018