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Avec l’arrivée au pouvoir en 2014 du nationalisme hindou, l’idée d’une nation séculière célébrée par Nehru semble vivre ses derniers jours. Enquête, à l’occasion de la visite d’Etat de Macron jusqu’au 12 mars.

 

Qu’est-ce qu’être indien ? Dans un pays peuplé de 1,3 milliard d’habitants qui ne parlent pas la même langue et qui n’ont ni la même histoire ni la même religion, la question fait à nouveau débat. « Tous les Indiens sont hindous », a tranché, fin février, Mohan Bhagwat, le chef du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), l’organisation nationaliste hindoue dont est issu le premier ministre indien, Narendra Modi. Soixante et onze ans après l’indépendance, l’idée d’une Inde séculière vit sans doute ses derniers jours.

 

Aux yeux des étrangers, l’identité indienne a longtemps été une énigme. Rien de ce qui définit les vieilles nations européennes ne peut s’appliquer à l’Inde – ni la langue ni la religion, encore moins l’ethnicité. Pour John Strachey (1823-1907), ancien gouverneur général des Indes sous l’Empire britannique, il n’y avait pas l’ombre d’un doute. « Il n’y a pas, il n’y a jamais eu d’Inde, ni même de pays indien possédant, selon les critères européens, une forme quelconque d’unité physique, sociale ou religieuse ; pas de nation, pas de “peuple de l’Inde” dignes de ce nom. » Une idée reprise en 1931 par Winston Churchill : « L’Inde n’est pas plus une nation unie que ne l’est l’équateur terrestre. »

 

Une idée plus qu’une identité ?

 

Comment imaginer ce pays si fragmenté, qui s’étire des chaînes de l’Himalaya aux mers chaudes de l’océan Indien, devenant un jour une nation ? Comment penser l’unité de cette contrée qui, avant son indépendance, était morcelée en Etats princiers et hiérarchisée en castes ? « Chacune de ces castes forme une petite nation à part, qui a son esprit, ses usages, ses lois, son gouvernement à part, observait déjà, au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville. C’est dans la caste que s’est renfermé l’esprit national des Indous. La patrie, pour eux, c’est la caste, on la chercherait vainement ailleurs, mais là, elle est vivante. »

 

 

 

La phrase célèbre du Prix Nobel de littérature Rabindranath Tagore, « l’unité dans et à travers la diversité », sonne comme un slogan tant elle est souvent répétée

 

L’Inde s’est finalement inventée loin des carcans européens. L’indianité serait-elle dès lors une idée plus qu’une identité ? L’Inde aime en effet se définir comme la nation de l’hétérogénéité, celle où les différences sont tissées les unes aux autres. En Inde, la phrase célèbre du Prix Nobel de littérature Rabindranath Tagore, « l’unité dans et à travers la diversité », sonne comme un slogan tant elle est souvent répétée. Un message que l’on retrouve dans le Rig-Veda, l’un des quatre grands textes canoniques de l’hindouisme, où l’on peut lire que « le sage parle de l’Un de multiples manières ». L’unité, dans ce cadre, n’est pas le contraire de la multiplicité.

 

La nation indienne s’est donc construite à rebours d’un nationalisme européen fondé sur l’homogénéité. Et quel succès ! Rares étaient ceux qui prédisaient une aussi longue vie à l’unité de la nation indienne au moment de son indépendance, en 1947. Encore moins nombreux étaient ceux qui pronostiquaient la pérennité de sa nouvelle forme démocratique, aussi imparfaite soit-elle. Cette voie ne s’est pas imposée d’elle-même : au début du XXe siècle, alors que le combat pour l’indépendance fait rage, trois idées de l’Inde s’imposent en effet peu ou prou.

 

« Antique palimpseste »

 

La première est celle des nationalistes hindous, qui ne voient l’unité indienne que dans une religion et, par extension, une culture : celle de l’hindouisme. La deuxième est celle du Mahatma Gandhi (1869-1948), hanté par le spectre des violences sectaires, qui fait également de la religiosité un marqueur de l’identité indienne, mais qui élabore une morale éclectique à partir de plusieurs traditions religieuses, y compris le christianisme. La troisième est celle de Nehru (1889-1964), qui s’en démarque en situant l’idée de l’Inde à la fois dans un passé riche de ses mélanges culturels et dans l’élan qui la porte vers un développement fondé sur la science et le progrès.

 

 

 

Nehru constate qu’au gré des migrations, les chrétiens, les musulmans ou le prophète Zoroastre sont devenus indiens. Ce qui veut bien dire que l’identité indienne dépasse la (ou les) religion(s)

 

Au fil des décennies, la vision séculière de Nehru s’impose – au grand dam des nationalistes hindous, qui ne lui pardonnent pas d’avoir affirmé que l’Inde devait « atténuer sa religiosité et se tourner vers la science ». L’Inde « est un mythe et une idée, un rêve et une vision », résume Nehru en 1944 dans son magnifique ouvrage La Découverte de l’Inde (Philippe Picquier, 2002). Elle est aussi « un antique palimpseste couvert de maintes couches de pensées et de rêveries, sans qu’aucune couche ait jamais réussi à dissimuler ou effacer entièrement ce qui avait été écrit plus tôt », écrit-il en citant l’écrivain Rabindranath Tagore. Nehru constate qu’au gré des migrations, les chrétiens, les musulmans ou le prophète Zoroastre sont devenus indiens. Ce qui veut bien dire que l’identité indienne dépasse la (ou les) religion(s).

 

Quelques décennies plus tard, cette idée d’une Inde séculière n’est cependant plus qu’un fantôme. Peut-être même n’a-t-elle jamais vraiment existé ailleurs que dans les discours, car les responsables locaux du Parti du Congrès ont vite dû adapter leurs stratégies politiques aux crispations identitaires. Jamais le pluralisme n’a été autant menacé par la montée du nationalisme hindou. Pour la première fois de l’histoire, le Bharatiya Janata Party (BJP), qui incarne cette idéologie, a obtenu en 2014 une majorité à la chambre basse du Parlement, et la gagnera peut-être bientôt à la chambre haute.

 

« Suivre les lois de la nature »

 

Au nom de la protection de la vache sacrée, totem d’un nouvel hindouisme profondément remodelé par le nationalisme, des musulmans sont aujourd’hui lynchés et tués par des brigades d’extrémistes hindous. Les nationalistes hindous n’épargnent rien, pas même la science. « Elle se développe parfois avec de mauvaises idées », déclarait le ministre indien de l’éducation Satyapal Singh fin février. Il ajoutait que, contrairement à l’Europe, l’Inde « devait suivre les lois de la nature » et développer une « science spirituelle » qui « enseigne des valeurs ».

 

 

 

Pour ne pas être accusé d’être « anti-hindou », même le Parti communiste du Kerala s’est résigné à célébrer un festival consacré à la divinité Krishna

 

Le Parti du Congrès, le vieux parti de l’indépendance qui a toujours porté le projet d’une Inde séculière, au moins dans ses discours, refuse cependant de laisser le monopole de l’hindouisme aux nationalistes du BJP. Récemment, en pleine campagne électorale dans le Gujarat et au Karnataka, son dirigeant, Rahul Gandhi, s’est senti obligé de se rendre dans des temples hindous. Pour ne pas être accusé d’être « anti-hindou », même le Parti communiste du Kerala s’est résigné à célébrer un festival consacré à la divinité Krishna.

 

A l’heure du nationalisme hindou triomphant, l’Inde se pose donc à nouveau la question de son identité, mais elle le fait sous une nouvelle forme. Il ne s’agit plus de savoir « qu’est-ce qu’être indien ? », mais « qu’est-ce qu’être hindou ? » La nouvelle bataille identitaire indienne est devenue celle de l’hindouisme de la tolérance contre l’hindouisme suprémaciste. Shashi Tharoor, l’une des figures du Parti du Congrès, a ainsi publié en janvier un livre intitulé Why I Am a Hindu (« Pourquoi je suis hindou », Aleph Book, 310 p., non traduit). « L’hindouisme, avec son ouverture, son respect de la variété, son acceptation de toutes les autres croyances, est une religion qui a toujours été capable de s’affirmer sans menacer les autres », écrit-il.

 

Contrairement à ce que suggèrent quelques idéologues nationalistes, la définition de l’identité hindoue n’existe pas dans l’histoire de la civilisation indienne. Inventé par les Européens, le terme d’« hindouisme » est né tardivement, au XIXe siècle. Les hindous ne se sont d’ailleurs jamais appelés eux-mêmes « hindous » : dès le premier millénaire avant Jésus-Christ, les envahisseurs perses ou grecs utilisaient ce nom pour désigner ceux qui vivaient au-delà du fleuve de l’Indus. Il ne venait d’ailleurs à l’esprit d’aucun fidèle de se revendiquer comme tel, l’hindouisme étant composé de très nombreuses pratiques, sectes et rituels différents, sans parler des millions de dieux. Tout juste était-on, par exemple, un fidèle de Shiva ou de Vishnou.

 

Ciment de la nation

 

A cette époque, l’hindouisme n’était pas corseté dans une idéologie nationaliste ni retranché derrière des frontières physiques ou imaginaires. Selon l’anthropologue français Louis Dumont (1911-1998), il reconnaissait l’existence d’un autre mais ne faisait pas de discriminations en fonction de règles ethniques. Des groupes d’envahisseurs ont ainsi été intégrés au système des castes : ce fut le cas des Huns, auxquels a été reconnu le statut de caste guerrière aux IVe et Ve siècles.

 

Ce n’est qu’au gré des invasions musulmanes, qui débutent au XIe siècle et culminent avec le premier Empire moghol au XVIe siècle, qu’apparaît une conscience communautaire hindoue. Influencés par les mouvements nationalistes européens, des idéologues voient ensuite dans la religion, au XIXe siècle, un ciment de la nation, prélude à l’indépendance du pays. En 1923, Vinayak Damodar ­Savarkar, un intellectuel de haute caste non croyant, donne une définition de l’hindouisme politique dans un ouvrage intitulé Hindutva : Who Is a Hindu ? (« qui est hindou ? »). Il définit « les caractéristiques d’un hindou » en termes culturels, politiques et ethniques. Est hindou, selon lui, celui qui considère l’Inde comme sa terre mère, la terre de ses ancêtres et la terre sacrée.

 

 

 

Avec le concept de l’« hindutva », l’hindouisme n’est pas seulement une religion, il devient une ethnie : les minorités sont tout juste tolérées

 

Cette hindutva, ou « hindouité », accepte le bouddhisme ou le jaïnisme, qui sont des religions nées sur le sol indien, mais elle exclut de fait les religions comme l’islam et la chrétienté. Avec ce concept, l’hindouisme n’est pas seulement une religion, il devient une ethnie : les minorités sont tout juste tolérées – à condition qu’elles reconnaissent la suprématie hindoue et qu’elles adoptent sa culture ou ses traditions.

 

Cette idéologie nationaliste donne naissance, dans les années 1920, au Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, « Association des corps volontaires »), une organisation paramilitaire hiérarchique et structurée, fondée sur le modèle des Chemises noires de Mussolini. L’assassin du Mahatma Gandhi en faisait partie. Longtemps interdit, le RSS est aujourd’hui devenu une puissante organisation qui irrigue toute la société indienne. Le BJP est sa vitrine politique et le premier ministre indien Narendra Modi était l’un de leurs militants.

 

Huit décennies de nationalisme hindou

 

·       1925 Création du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, « Association des corps volontaires »), qui veut imposer une vision orthodoxe de l’hindouisme et fonder une nation hindoue.

 

·       1948 Nathuram Godse, issu des rangs du RSS, assassine le Mahatma Gandhi à Delhi.

 

·       1980 Le RSS se dote d’une vitrine politique, le Bharatiya Janata Party (BJP, « parti du peuple indien »).

 

·       1984 Le BJP obtient 2 députés (sur 533) au Parlement indien.

 

·       1998-2004 Pour la première fois, le BJP dirige un gouvernement de coalition, avec à sa tête Atal Bihari Vajpayee.

 

·       2014 Le BJP obtient la majorité absolue au parlement. Narendra Modi devient premier ministre.

 

·       2018 Le BJP continue sa progression au niveau régional. Sur les 28 Etats indiens, il en dirige 21 (représentant 70 % de la population), contre 13 en 2014.

 

Malgré ce succès politique, l’expression ­ « nationalisme hindou » sonne comme un oxymore. L’hindouisme, religion de la diversité et de l’acceptance, peut-il vraiment se fondre dans un nationalisme réducteur ? Le pari semble difficile, sauf à redéfinir l’hindouisme. C’est ce que tentent de faire les organisations extrémistes hindoues à travers la manipulation de symboles « panhindous » : l’hindouisme, qui n’a ni clergé, ni livre sacré, et a des centaines de milliers de dieux, est en train de se standardiser, à l’image des religions monothéistes.

 

« Hindouphobie »

 

Ram est, par exemple, devenu le dieu de ralliement des nationalistes hindous lors de la destruction de la mosquée de Babri, en 1992, par des nervis nationalistes qui considèrent que l’édifice musulman avait été construit à l’emplacement de son lieu de naissance – les émeutes avaient alors mobilisé 150 000 manifestants. Lorsque les nouveaux missionnaires hindous tentent de convertir des chrétiens ou des musulmans, parfois de force, ils utilisent la Bhagavad Gita comme livre sacré, une épopée religieuse bien plus accessible que les Vedas. Le nationalisme hindou ne retient de l’hindouisme que sa religiosité.

 

Une évolution qui désole le Prix Nobel d’économie Amartya Sen. « Le problème avec la lecture étroite de la culture indienne considérée comme culture hindoue, c’est la négligence des nombreux accomplissements de la civilisation indienne qui n’ont rien à voir avec la pensée religieuse », écrit-il dans son ouvrage L’Inde. Histoire, culture et identité (Odile Jacob, 2007), en évoquant les découvertes indiennes en astronomie ou en mathématiques. Ce nationalisme religieux entretient le mythe permanent de la dépossession d’un héritage ou celui de l’humiliation infligée aux hindous par les musulmans. Pour élargir leurs rangs au-delà de leurs divisions entre castes, les extrémistes tentent même de populariser l’idée qu’il existerait une « hindouphobie ».

 

 

 

La diversité n’est pas forcément synonyme de tolérance, encore moins d’égalité. La société indienne des castes a toujours été à la fois plurielle et inégalitaire

 

« L’Inde est le pays de la diversité », ne cessent de répéter le premier ministre indien Narendra Modi et les dirigeants du BJP, entretenant le mythe d’un hindouisme tolérant. Mais la diversité n’est pas forcément synonyme de tolérance, encore moins d’égalité. La société indienne des castes a toujours été à la fois plurielle et inégalitaire. « La pluralité qui a dominé l’hindouisme était davantage celle de la multiplicité belligérante que celle de l’universalisme serein qu’il a souvent prétendu être », remarque l’indianiste américaine Wendy Doniger dans son ouvrage On Hinduism (Aleph Book, 2013, non traduit).

 

Dans une nation hindoue qui se réclame de la diversité, quel destin les minorités religieuses connaîtront-elles ? Leurs membres continueront-ils à bénéficier des mêmes droits que les autres ou seront-ils considérés comme des citoyens de second rang ? Depuis l’émergence des nationalistes hindous, les musulmans ont déjà perdu en visibilité sur la scène politique. Sur les 1 418 députés que compte le BJP dans les assemblées régionales du pays, quatre seulement sont musulmans alors qu’ils constituent 14,2 % de la population indienne. Narendra Modi ne prend même plus la peine de se rendre aux Iftar ­Parties, qui célèbrent la fin du jeûne musulman, ni de visiter leurs lieux de culte.

 

Pourtant, si l’Inde est un pays à majorité hindoue, elle abrite la troisième communauté musulmane du monde. A l’heure où les pays occidentaux entretiennent des relations difficiles et passionnées avec l’islam, le monde risque de perdre un modèle de coexistence entre les religions, fondé, au moins en théorie, sur la pluralité, l’égalité et la tolérance.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr  le 9 mars 2018