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À Bangalore ou Hyderabad, quatre millions d’Indiens écrivent des lignes de code pour faire tourner les ordinateurs du monde entier. Le pays est devenu, depuis trente ans, un géant des services informatiques. Mais cela peut-il durer?

Des employés de la compagnie indienne Innefu Labs, spécialisée dans les solutions de cyber-sécurité. / SAJJAD HUSSAIN/AFP

 

Si la Chine est l’usine du monde, l’Inde est plutôt son département informatique. Avec ses bataillons d’ingénieurs qui touchent des salaires cinq fois moins élevés que leurs homologues occidentaux, le pays est devenu, depuis trente ans, un géant des services informatiques. Cette activité emploie 4 millions de personnes dans le pays et génère un chiffre d’affaires de 123 milliards d’euros, quasi intégralement gagnés à l’exportation.

Le pays abrite quelques-unes des plus grandes entreprises du secteur, au premier rang desquelles Infosys. Créée en 1981 par sept jeunes entrepreneurs indiens, elle emploie aujourd’hui 200000 salariés, dont 25000 dans un campus ultra-moderne à Bangalore. Elle a réalisé l’an dernier un chiffre d’affaires de 9 milliards d’euros. L’entreprise travaille en sous-traitance pour les grands groupes américains ou européens: banques, assurance, grande distribution…

Sur le même modèle, d’autres géants ont poussé: Tata Consultancy Service (TCS), Wipro ou Tech Mahindra. Ces sociétés emploient des développeurs qui écrivent des lignes de code au kilomètre et font tourner les ordinateurs du monde entier.

L’essor de ces grandes entreprises a participé à structurer le secteur. L’Inde forme aujourd’hui environ 400000 nouveaux informaticiens chaque année et compte quelques-uns des instituts de technologie les plus sélectifs au monde. Pour nombre de jeunes Indiens de la classe moyenne, accéder à ce type de formations représente un formidable passeport vers la classe moyenne.

Attirés par ces ressources humaines, beaucoup de grands groupes occidentaux – Google, Microsoft, Amazon… – s’implantent sur place, à Bangalore ou Hyderabad, plus au sud. La société de service informatique française Cap Gemini compte déjà davantage de salariés en Inde qu’en Europe. Des dizaines de milliers d’ingénieurs indiens ont également pris le chemin des États-Unis. Certains y ont même très bien réussi et font souvent figure de modèle pour les développeurs en herbe. En 2014, c’est par exemple un Indien, Satya Nadella, qui a pris la tête de Microsoft. Et quelques mois plus tard, un de ses compatriotes, Sundar Pichai, a été nommé à la tête de Google. Deux annonces qui ont mis en lumière la compétence des Indiens.

Dès les années 1970, l’Inde a saisi l’opportunité que représentait l’essor de l’informatique. L’un des premiers à le faire était le groupe Tata, gigantesque conglomérat industriel qui fabrique des camions, des voitures et des climatiseurs, mais qui est aussi présent dans l’hôtellerie ou l’agro-alimentaire. En 1968, Tata a créé sa division informatique, au départ simplement pour servir les sociétés du groupe. Puis il a commencé à vendre ses compétences à des entreprises américaines. Aujourd’hui, TCS est de loin la branche la plus rentable du groupe Tata, avec plus de 10 milliards de chiffre d’affaires et 300000 salariés.

À en croire l’Association des entreprises indiennes des nouvelles technologies (Nasscom), le secteur devrait continuer à croître dans les prochaines années. Cette organisation pronostique pour 2018 une hausse de l’activité de 7 à 8 %, ce qui devrait nécessiter 130000 embauches.

Cependant, du côté des salariés, l’heure n’est plus à l’euphorie. Avec les progrès de l’intelligence artificielle, un nombre de plus en plus grand de tâches peuvent maintenant être automatisées. Ce qui oblige les sociétés de service informatique à monter en compétence. Certes, elles continuent d’embaucher, mais procèdent aussi par grandes vagues à des licenciements. Parmi les salariés, commence à poindre l’inquiétude de mener des carrières de plus en plus courtes et d’être rapidement dépassés par les logiciels qu’ils ont contribué à créer.

Alain Guillemoles, La Croix.com  le 8 février 2018