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L’éléphant a peur des souris, c’est bien connu. Mais pas seulement : présentez-lui quelques vulgaires abeilles, et le voilà qui tremble, tape des pattes, barrit, secoue la tête et les oreilles, s’asperge de poussière avec la trompe… Sensible, l’animal ? Pas sur sa peau, trop épaisse pour percevoir la piqûre de l’insecte. Mais sur la trompe, les oreilles ou la bouche, l’attaque ciblée d’un essaim d’abeilles fait mouche.

 

Depuis plusieurs années, les organisations de protection de la nature tentent de détourner cette peur ancestrale au profit de l’animal. Menacé en Afrique par le braconnage et la réduction de son habitat, le géant de la savane subit aussi la colère des fermiers, dont il détruit régulièrement les plantations. Amateur de fruits comme de légumes, il se joue des clôtures pour faire ripaille. Convaincu de son bon droit, le fermier tire et souvent tue.

 

En Afrique, plusieurs associations, encadrées par des biologistes, ont donc proposé d’installer, tous les dix mètres, des ruches en guise de barrière. L’éléphant a enregistré la menace : selon les études de suivi conduites par Lucy King, de l’université d’Oxford, 80 % des individus se tiendraient à l’écart des champs protégés. Le fermier y trouve aussi son intérêt. Non seulement il ne risque plus de violer la loi en tuant un animal protégé, mais il dispose de pollinisateurs pour ses cultures et peut vendre le miel récolté.

 

Seulement l’éléphant d’Afrique dispose d’un cousin en Asie. Moins majestueux, Elephas maximus n’exerce pas le même pouvoir de fascination. Ni les mêmes efforts de protection. Résultat : ses trois sous-espèces sont classées « en danger », celle de Sumatra étant même au bord de l’extinction.

 

Lucy King et ses collègues ont voulu savoir si les méthodes africaines pouvaient s’appliquer en Asie. Selon une étude publiée dans Current Biology, portant sur 120 éléphants sauvages du parc national Uda Walawe, au Sri Lanka, il semble bien que oui. L’abeille asiatique a beau être plus petite que sa parente africaine, elle provoque le même effroi chez le pachyderme. Ou presque. Soumis à des enregistrements d’essaims, il bruisse, recule, frappe le sol de sa trompe ou touche celle d’un congénère, quand il ne la lui introduit pas carrément dans la bouche. Confrontés à des « échantillons sonores de contrôle », les mammifères restent au contraire de marbre. L’article invite à « conduire des investigations supplémentaires ». Lucy King et ses collègues ont déjà installé leurs ruches dans dix fermes sri-lankaises afin d’observer les réactions des éléphants en situation réelle.

 

L’exemple kényan et ses 80 % de réussite invitent à l’optimisme. En Ouganda, où le Muséum national d’histoire naturelle de Paris opère le suivi scientifique d’un même déploiement de ruches, les premiers résultats apparaissent encourageants. « Cela dépend toutefois de la vigueur des abeilles et de la quantité de ruches utilisées », tempère la géographe Sarah Bortolamiol, qui conduit le projet sous la direction de l’éthologue Sabrina Krief. Une observation longue sera de toute façon nécessaire.

 

Car l’animal a de la ressource. « Il est particulièrement malin,poursuit Sarah Bortolamiol. Les paysans ont essayé beaucoup de choses : brûler des piments pour leur piquer les yeux, en dissimuler dans les maïs qu’ils consomment. Mais ils s’adaptent. Les tirs à l’AK47 ? Quand les animaux ont compris qu’ils ne visaient qu’à les effrayer, ils n’en ont plus tenu compte. Il a alors fallu passer aux fusées de détresse. Ils s’y habitueront aussi. Comme avec les tranchées : ils ont appris à pousser la terre pour les combler. »

 

Abuser l’éléphant. Lors de l’étude au SriLanka, Lucy King a dû laisser les abeilles infliger aux pachydermes quelques piqûres (de rappel), faute de quoi ils auraient vite compris qu’ils servaient de cobayes. Même en Asie, les éléphants n’aiment pas être pris pour des cochons d’Inde.

 

Nathaniel Herzberg, Le Monde le 7 février 2018