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Le président indien Narendra Modi sera l'une des fortes personnalités attendues au Forum économique de Davos. - Crédits photo : Danish Siddiqui/REUTERS

 

Au pouvoir depuis près de quatre ans, le leader indien, qui sera l'une des vedettes du Forum de Davos, a entrepris une ambitieuse transformation de son pays. Avec de réels résultats.

Il ouvre ce mardi le Forum de Davos. Il est le dirigeant de la plus grande démocratie du monde. Non, il ne s'agit ni de Donald Trump, ni d'Emmanuel Macron - ne lui en déplaise - mais de Narendra Modi. Le premier ministre indien a été élu au printemps 2014 sur une promesse de changement profond de la société et de l'économie. Trois ans et demi plus tard, Modi reste populaire. Les élections, le mois dernier en Uttar Pradesh, l'État le plus peuplé du pays avec autant d'habitants que le Brésil - le démontrent. Le parti de Modi, le BJP des nationalistes hindous, l'a emporté.

Sur le point de dépasser les Chinois sur le plan démographique (1,32 milliard d'habitants), les Indiens forment une nation bien plus diverse que le continent européen sur les plans ethniques, religieux ou linguistiques. Et parce qu'ils vivent dans une démocratie, les réformes ou les projets d'infrastructures y sont bien plus difficiles à mettre en œuvre que dans l'empire du Milieu, où le pouvoir communiste peut raser un quartier entier sans état d'âme pour construire un aéroport, par exemple. Modi est-il parvenu à faire bouger cet éléphant auquel les Indiens aiment parfois comparer leur pays-continent?

Une méthode qui tranche

Modi n'est pas seulement un communicant hors pair. Il a imposé une culture du résultat à l'administration tentaculaire, réputée bureaucratique et corrompue. «Il la met sous tension», observe un diplomate européen en poste à New Delhi, il bouscule les élites indiennes, «avec une capacité extraordinaire à passer par-dessus les corps constitués».

Ramesh Abhishek, secrétaire d'État à la Politique industrielle, rencontré cet automne à New Delhi, précise: «Nous avons lancé la concurrence entre États sur 340 critères, publiés en ligne». Les citoyens peuvent comparer les performances des administrations régionales. Un formidable aiguillon pour la réforme. Ce vent nouveau souffle à tous les niveaux de la bureaucratie. À l'échelon local, on voit des fonctionnaires prendre des initiatives pour simplifier une procédure, se félicite un homme d'affaires français. Impensable il y a encore cinq ans. La gigantesque machine administrative est en ordre de marche pour «transformer le pays», comme on dit en Macronie.

Un big bang fiscal et administratif

Pour de nombreux observateurs, dont Hiren Dasani, codirecteur des marchés émergents et gestionnaire principal des actions indiennes chez Goldman Sachs AM, «le plus grand succès du gouvernement Modi est la GST». Autrement dit l'équivalent de la TVA, qui est unifiée sur tout le territoire depuis juillet dernier. Auparavant, l'Inde fonctionnait comme la juxtaposition de 29 marchés, autant que d'États, chacun doté de son système fiscal. Les camions s'arrêtaient aux frontières intérieures pour s'acquitter de taxes ; les coûts logistiques en étaient renchéris et les sources de corruption multipliées.

«La GST aide à formaliser l'économie et va améliorer les recettes fiscales», se réjouit Hiren Dasani. Avec la disparition des files d'attente aux check points, «les temps de transport de marchandises ont été divisés par deux», jubile un homme d'affaires français. Un progrès considérable dans un pays où la logistique pèse deux fois plus lourd dans le PIB (14 %) que dans la plupart des pays, relève le ministre Ramesh Abhishek. La réforme était en discussion depuis une dizaine d'années. Le volontarisme de Modi et une large concertation ont eu raison de la paralysie endémique.

Le basculement dans le nouveau système, très complexe avec une série de taux différents, désorganise les entreprises, en particulier les PME. Beaucoup vont devoir payer des taxes auxquelles elles échappaient. Dans l'immédiat, la réforme a freiné la croissance, mais elle devrait en créer à long terme.

Au crédit du premier ministre, le spécialiste de Goldman Sachs inscrit aussi le nouveau Code des faillites. Celui-ci réduit les délais pour trouver une solution, ainsi que les risques de pertes financières pour les créanciers. Toute une série de mesures de simplifications administratives ont amélioré le climat des affaires. Résultat, dans le classement annuel «Doing Business» de la Banque mondiale, auquel les officiels indiens attachent beaucoup d'importance, l'Inde est remontée de 30 places en quatre ans.

Au milieu de centaines d'initiatives à bas bruit, une mesure choc de Modi a secoué le pays tout entier: la «démonétisation». En novembre 2016, le gouvernement a ordonné de changer tous les billets de 500 et 1000 roupies. Objectif: lutter contre l'économie clandestine. L'opération a, elle aussi, ralenti la croissance, en gênant des millions de commerçants et de travailleurs non déclarés. Mais, assure Prakash Javadekar, ministre du Développement et des Ressources humaines, un pilier du gouvernement Modi rencontré par Le Figaro à Paris en fin d'année, la «démonétisation» a augmenté de 50 % le nombre de contribuables et de 80 % celui des transactions électroniques.

 

 

 

 

 

 

 

Une transformation sociale profonde

Le fil conducteur du gouvernement est la lutte contre la pauvreté, dans un pays où près de 300 millions de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour. Le ministre Javadekar vante le triple objectif de Modi: «Banking the unbanked, insuring the uninsured, funding the unfunded». Que l'on peut traduire ainsi: doter les plus démunis d'un compte bancaire, d'une assurance et de fonds. Pour y parvenir, Modi s'est appuyé sur un dispositif lancé par ses prédécesseurs, l'Aadhaar. Il s'agit d'un numéro d'identification biométrique attribué à chaque habitant. Fin 2017, 1,14 milliard d'Indiens étaient dûment recensés. Le gouvernement a poussé les banques à ouvrir leurs portes aux plus modestes. Plus de 300 millions de comptes ont ouvert en trois ans. «Une progression stupéfiante», commente Hiren Dasani de Goldman Sachs.

Pour compléter la «trinité», explique le ministre Javadekar, le numéro Aadhaar et le compte bancaire sont liés au téléphone portable. Le pays compte un milliard de mobiles, dont 350 millions de smartphones. Grâce à cette connexion, les aides sociales sont versées sur le compte du bénéficiaire. «C'est une révolution: plus de 65 allocations différentes sont désormais directement virées sur les comptes bancaires», détaille le ministre.

L'ancien premier ministre Rajiv Gandhi se plaignait: «Quand j'envoie 100 roupies de Delhi pour un pauvre, il n'en reçoit que 15.» Modi assure que, désormais, le pauvre reçoit les 100 roupies. Au détriment d'intermédiaires qui prélevaient, à tous les échelons, 10 milliards de dollars chaque année.

En matière de politique sociale, Modi «souhaite qu'aucun programme ne soit gratuit», poursuit l'enthousiaste Javadekar. En faisant cotiser les plus modestes, même de montants symboliques, ce dernier affirme que 120 millions de pauvres bénéficient d'une assurance-accident, 30 millions d'une pension de retraite ou encore 80 millions de jeunes d'un prêt pour lancer leur micro-entreprise.

Des défis encore colossaux

Les investisseurs étrangers sont unanimes: l'activisme du gouvernement Modi tranche avec l'immobilisme qu'on a tant reproché à ses prédécesseurs au tournant du siècle. Certes, son programme «Make in India», qui vise à développer l'industrie nationale, affiche des résultats encore mitigés même si des progrès ont été enregistrés dans l'automobile, la chimie ou la pharmacie.

Forcément, dans cette nation en tous points démesurée, les obstacles sur le chemin de la modernisation restent colossaux. Près de la moitié de la population active travaille encore dans l'agriculture, d'après la Banque mondiale. Et dans la construction ou les services, le personnel pléthorique rappelle à quel point la main-d'œuvre est sous-employée. Or, chaque mois, un million de personnes entrent sur le marché du travail. Ces dernières années, l'investissement a reculé, ce qui n'incite pas à l'optimisme sur les créations d'emploi à court terme.

Plus préoccupant encore, à en croire le rapport mondial sur les inégalités, publié sous la direction de Thomas Piketty, les écarts de richesse se sont creusés en Inde. Au milieu des années 1990, les 10 % les plus riches concentraient 40 % des revenus. Vingt ans plus tard, ils détiennent 55 % de la part du gâteau. Les 50 % les plus pauvres, toujours plus nombreux en nombre absolu puisque la population augmente, se partageaient 20 % des revenus dans les années 1990, et plus que 15 % de nos jours. À noter, les chiffres compilés par Piketty et ses collègues s'arrêtent en 2014, l'année de l'élection de Modi, ce qui autorise à espérer une inversion de la courbe des inégalités.

À condition que le pays évite les crispations politiques et le repli communautaire. «Je suis convaincu que pour être réélu en 2019, Modi continuera à viser un électorat qui dépasse les soutiens traditionnels du BJP, note un diplomate. Pour cela, il doit donner des gages de réussite et privilégier la transformation économique».

Fabrice Nodé-Langlois, Le Figaro le 23 janvier 2018