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Située au centre de l’Inde, Nagpur entend devenir un modèle de « smart city » pour, à terme, rivaliser avec les grands centres industriels et commerciaux du pays que sont Bombay et Hyderabad.

 

 

 

Le chantier du futur métro de la ville de Nagpur, en Inde, en décembre 2017. L’Agence française de développement a accordé une ligne de crédit de 130 millions d’euros à ce projet.

Le chantier du futur métro de la ville de Nagpur, en Inde, en décembre 2017. L’Agence française de développement a accordé une ligne de crédit de 130 millions d’euros à ce projet. Stephane Picard

 

 

 

Elle incarnait jusqu’ici le rêve du retraité indien, avec son climat tempéré, ses jardins luxuriants et sa circulation automobile perpétuellement fluide. Avec son image romantique de capitale des oranges, aussi. Mais Nagpur a d’autres ambitions. Avec ses 2,7 millions d’habitants, cette ville tranquille, située au fin fond de l’Etat du Maharashtra mais au centre géographique exact de l’Inde, s’est mis en tête de devenir une nouvelle Bombay, la capitale commerciale de l’Inde qu’elle jalouse depuis des générations.

 

Des pelleteuses sont en train d’éventrer ses deux artères principales pour laisser place à des piles de pont qui se dressent peu à peu vers le ciel, sous l’œil des ingénieurs français de Systra et d’Egis, chargés de la maîtrise d’œuvre. Ces immenses colonnes de béton armé porteront, fin 2019, deux lignes de métro aérien alimentées à l’énergie solaire.

 

L’infrastructure semble démesurée. Elle ne marque pourtant que le coup d’envoi d’un projet encore plus fou porté par la municipalité de droite, celui de rendre la ville « intelligente ». « Nous avons adopté une nouvelle politique urbaine, qui va nous permettre de construire des logements, des écoles, des hôpitaux et une offre de mobilité multimodale unique en Inde, le tout avec des technologies de pointe et un respect absolu de l’environnement », explique Ramnath Sonawane, responsable de ce dossier à la mairie.

 

Damer le pion aux deux « Silicon Valley » du pays

 

Ce dernier n’hésite pas à évoquer le roi Bakht Buland Shah, fondateur de Nagpur en 1703, qui buvait, paraît-il, l’eau de la rivière Nag. Trois siècles plus tard, le cours d’eau qui traverse la ville est un cloaque bordé de bidonvilles qui y déversent leurs eaux usées. « Nous allons le dépolluer, l’approfondir et nous réapproprier ses berges, avec des jardins sur 17 kilomètres », assure Ramnath Sonawane.

 

L’ancienne capitale des Provinces centrales du Raj britannique a été retenue comme l’une des cent « villes intelligentes » que le gouvernement Modi souhaite voir naître dans le sous-continent

 

Depuis que Nagpur a été retenue comme l’une des cent « villes intelligentes » que le gouvernement Modi souhaite voir naître dans le sous-continent, ses élus veulent être les premiers à montrer ce dont ils sont capables. Ils ont déjà réussi à faire venir Ola, concurrent de Uber, pour faire rouler deux cents voitures électriques dans l’agglomération, cas unique en Inde. Ils rêvent de Wi-Fi et de panneaux à messages variables à tous les coins de rue, de fibre optique et de pistes cyclables, d’applications pour smartphone indiquant en temps réel le délai d’attente des bus et les places disponibles dans les parkings.

 

« Dans vingt ans, la ville sera complètement différente », prédit le sénateur Ajay Sancheti, encarté au BJP, le parti nationaliste hindou au pouvoir à Delhi. « Contrairement à Bangalore et Hyderabad, qui se sont retrouvées congestionnées en moins d’une décennie, nous construisons d’abord les infrastructures et nous ferons venir les gens après. »

 

Elue maire en mars dernier, Nanda Jichkar voit dans l’arrivée récente des géants des services informatiques Infosys, TCS et HCL la preuve que Nagpur damera un jour le pion aux deux « Silicon Valley » de l’Inde que prétendent être Bangalore et Hyderabad, justement. « Ce sera bientôt la même chose dans le secteur de la santé », dit-elle, grâce à l’installation imminente de l’Institut national du cancer et du All India Institute of Medical Sciences, un hôpital de trois mille lits.

 

Quant au secteur de l’aéronautique et de la défense, il montre aussi le bout de son nez : le conglomérat Tata fabrique des poutres de carlingue pour Boeing et Airbus, à 300 mètres à peine du terrain où Dassault aviation et Reliance ADA ont posé, fin octobre, la première pierre de l’usine qui assemblera le Rafale.

 

« Enfin, des résultats concrets ! », se félicite la première magistrate de la ville, en rappelant les espoirs fondés sur Mihan, zone industrielle de 4 000 hectares proche de l’aéroport, planifiée dès la fin des années 1990. « Nagpur a commencé à se développer avec l’aéropostale. Compte tenu de sa position centrale dans le pays, l’aéroport accueillait les vols qui arrivaient la nuit de Delhi, Bombay, Madras, Calcut­ta, pour se répartir le courrier et le redistribuer ensuite dans tout le pays », raconte Vilas Kale, un homme d’affaires en préretraite qui se consacre aujourd’hui au développement du tourisme, en cherchant à valoriser les douze réserves naturelles de tigres de la région.

 

Ledit aéroport, en cours de privatisation, a prévu de se doter d’une deuxième piste et d’un nouveau terminal dans un délai proche. Cet emplacement au « point zéro », qui vaut à Nagpur d’abriter les stocks d’or de la Reserve Bank of India, est aussi porteur de promesses dans le ferroviaire et la route, du fait de la présence, en plein centre-ville, de l’interconnexion de tous les réseaux du pays.

 

4 000 caméras dans les rues

 

En attendant de les voir se réaliser, la municipalité teste le concept de « ville intelligente » sur plusieurs échantillons urbains. Elle a confié au numéro un du BTP, Larsen & Toubro, le boulevard long de 6 kilomètres qui relie l’Orange City Hospital au Jardin japonais. Sidda Reddy, l’ingénieur chargé de cette expérimentation, dévoilera les premiers résultats en février.

 

Près de quatre mille caméras vidéo ont surgi à tous les carrefours pour, explique M. Reddy, « gérer à distance les feux de signalisation en fonction du trafic, zoomer sur les plaques d’immatriculation et alerter les forces de l’ordre lorsqu’un véhicule commet une infraction ». La protection des données personnelles semble le cadet de ses soucis : « On voit déjà la différence, les automobilistes sont plus disciplinés qu’avant et les deux-roues ne traversent plus au feu rouge », se réjouit-il.

 

Sidda Reddy prétend avoir équipé plusieurs arrêts de bus d’écrans digitaux, déployé une centaine de bornes administratives sur lesquelles les habitants peuvent payer leur facture d’électricité, et installé des bennes à ordures capables d’alerter les camions de poubelles quand elles sont pleines… Nous avons eu beau chercher, nous n’avons vu aucune de ces petites merveilles sur le terrain.

 

« Une ville “intelligente” ne se fait pas d’un claquement de doigts », fait remarquer Hervé Dubreuil, directeur adjoint de l’Agence française de développement (AFD) en Inde : « D’ici à 2050, il y aura 400 millions d’habitants supplémentaires dans les villes indiennes, l’objectif n’est pas de faire des miracles mais d’introduire progressivement la notion de planification urbaine dans l’esprit des responsables politiques. » A Nagpur, l’AFD est aux avant-postes. Elle a accordé une ligne de crédit de 130 millions d’euros au chantier du métro et conseillé la mairie, avec le renfort de la communauté urbaine de Lyon, sur les questions de gouvernance.

 

Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’entregent discret du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), le Corps des volontaires nationaux, un mouvement nationaliste à la discipline militaire, exclusivement masculin. Charpente idéologique du pouvoir actuel, le RSS a été fondé à Nagpur et c’est là que résident ses dirigeants. « Nous ne sommes qu’une association socioculturelle qui se garde bien de faire de la politique, notre rôle est de rendre les hommes bons », affirme Rajesh Loya, le responsable local.

 

Financements venus de Delhi

 

Un point de vue démenti par un chef d’entreprise qui souhaite garder l’anonymat. « Si Nagpur est en pleine transformation, c’est parce que le RSS dispose au BJP de deux grosses pointures politiques formées par ses soins », explique-t-il : Devendra Fadnavis, chef de l’exécutif du Maharashtra (114 millions d’habitants), et Nitin Gadkari, ministre des transports routiers du gouvernement Modi.

 

Natifs de Nagpur, ces deux « parrains » ont obtenu de Delhi les financements nécessaires et viennent chaque week-end se rendre compte de l’avancée des projets. « C’est grâce à eux que la capitale des oranges a pris le train du développement. Ce que le Parti du Congrès n’a pas fait en quinze ans, le BJP va le faire en cinq », prétend le sénateur Sancheti.

 

Voilà donc comment Nagpur espère s’émanciper de Bombay. Nagpur, ancienne capitale des Provinces centrales du Raj britannique, qui perdit sa superbe ce jour de 1951 où le Maharashtra fut créé, avec Bombay pour capitale. Nagpur, simple chef-lieu d’une région, le Vidharba, ravagée par la sécheresse et le suicide de ses paysans, célèbre pour ses mines de charbon et ses centrales thermiques, qui alimentent l’ouest du Maharashtra et au-delà. « Nous avons la pollution et Bombay l’électricité, résume R. Ramakrishnan, président du cabinet aXYKno, spécialisé dans l’énergie. Il est temps de rééquilibrer tout ça. »

 

Stéphane Picard, Le Monde.fr le 13 janvier 2018.