Blue Flower

 

 

 

 

Ils viennent du Pendjab, du Rajasthan ou de Bombay et prétendent sauver l’industrie lourde européenne. Enfin, sa façade si prestigieuse durant un siècle, et si problématique depuis quarante ans, sa sidérurgie. A eux trois, ils détiennent la majorité des usines d’acier en Europe. Et mercredi 10 janvier, Sanjeev Gupta, citoyen britannique né au Pendjab, a annoncé son intention d’étendre son petit empire de la métallurgie à l’aluminium, avec l’acquisition de l’ancien fleuron du défunt groupe français Pechiney, son usine de Dunkerque, la plus grosse d’Europe. Dans le même temps, il postule pour l’acquisition d’Ascometal, l’un des derniers groupes sidérurgiques français.

 

Au siècle dernier, trois grands pays, riches en charbon et minerais, se partageaient l’Europe du fer : le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne. La même année, en 2006, le conglomérat indien Tata met la main sur l’anglo-néerlandais Corus, et Mittal Steel fond sur le franco-luxembourgeois Arcelor. Les descendants de British Steel et d’Usinor, épuisés par des décennies de restructurations et par une concurrence impitoyable, rendent les armes. En septembre 2017 enfin, c’est au tour du géant allemand ThyssenKrupp de fusionner ses activités dans l’acier avec Tata. Et pour clore le tout, ArcelorMittal est en train de racheter la plus grande aciérie d’Europe, celle d’Ilva, dans le sud de l’Italie.

 

Comme dans toutes les industries lourdes décimées par les surcapacités, les actifs sidérurgiques sont devenus des marchandises qui changent de propriétaire au gré de la brutalité des cycles économiques. Ces mouvements se produisent en général en fin de dépression, quand les premiers signes de reprise se font sentir sur des entreprises restructurées, mais fragilisées à l’extrême. Sanjeev Gupta est avant tout un financier. Après avoir fait fortune dans le commerce du sucre, du riz et de l’acier, il entre dans la danse industrielle en rachetant des actifs épars, souvent destinés à la fermeture. Ici, une usine de rails, là de produits plats…

 

L’acier redresse la tête

 

La période se prête à la reprise de ces fluctuations incessantes. Pour la première fois depuis la crise de 2008, l’acier mondial redresse la tête. Les surcapacités chinoises se résorbent doucement, ouvrant la voie à une remontée des cours. Dans le même temps, la poursuite des concentrations dans le secteur a permis de réduire les coûts de production. Un à un, les grands acteurs de la filière reprennent des couleurs, à la faveur de la bonne santé de leurs deux clients favoris, le bâtiment et l’automobile. Ce n’est pas encore le printemps de la métallurgie, mais cela y ressemble.

 

Paradoxalement, la galaxie indienne voit, du coup, arriver de nouveaux acteurs, y compris européens, souvent venus, eux aussi, de la finance, comme la famille française Meyohas, repreneuse des actifs britanniques de Tata, promis à la fermeture. Rien n’est définitif, dans le capitalisme comme dans l’industrie. Pas même les nationalités.

 

Philippe Escande, Le Monde le 12 janvier 2017