Blue Flower

 

 

 

 

 

par Alain Lamballe, Général de brigade (2S). Membre d’Asie 21, membre de l’Académie des sciences d’outre-mer.

 

 

Le nombre d’habitants influe évidemment sur la consommation en eau, liée aussi au niveau de vie, au degré de modernisation de l’agriculture et au niveau d’industrialisation. La religion joue aussi un rôle car les musulmans consomment de la viande contrairement aux hindous, souvent végétariens voire végétaliens. Or, l’élevage de bétail exige beaucoup d’eau. En 2050, environ 900 millions de musulmans vivront en Asie du Sud (dont plus de 300 millions en Inde, selon le laboratoire d’idées américain Pew Research Centre, qui s’ajouteraient aux 400 millions de Pakistanais selon les estimations, après la parution des résultats provisoires du recensement de 2017 et aux 200 millions de Bangladais). Élément indispensable à la vie, l’eau devient un sujet de préoccupation majeure partout en Asie du Sud (1) et le sera de plus en plus. Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les différents médias ou tout simplement d’observer les villes et les campagnes.

L’Inde est alimentée par deux châteaux d’eau, la frange himalayenne en bordure du Tibet, d’une part et le plateau central du Deccan et ses marches, d’autre part. L’exploitation des divers bassins oppose certaines provinces les unes aux autres. L’eau contribue à une certaine dysharmonie nationale. Quelques exemples suffiront à le montrer.

Au Nord, le Cachemire, le Pendjab et l’Haryana se disputent les eaux de la Ravi et de la Sutlej (cette dernière rejointe par la Beas) qui s’unissent dans l’Indus au Pakistan.

Au Centre, la Narmada a suscité d’âpres négociations lors de la construction de très nombreux barrages destinés à satisfaire les besoins du Maharashtra, du Gujarat et marginalement du Rajasthan.

Au sud, la polémique se concentre surtout sur le partage des eaux de deux grands fleuves, la Kaveri et la Krishna. Prenant naissance au Karnataka, la Kaveri arrose en aval le Tamil Nadu. Le bassin du fleuve inclut aussi le Kerala puisque quelques-uns de ses affluents en sont issus et marginalement le Territoire de Pondichéry, plus précisément l’établissement de Karikal, situé à la limite sud du delta. En période de sécheresse, les tensions sont vives entre le Karnataka et le Tamil (1) Nadu, ce dernier reprochant à la province en amont de réduire le débit du fleuve par des ponctions excessives. Des manifestations monstres ont dans le passé fait de nombreux morts et provoqué de lourdes pertes matérielles. La Krishna alimente des tensions entre les quatre provinces qu’elle traverse, le Maharashtra, le Karnataka, le Telangana et l’Andhra Pradesh.

 

 

 

 

 

 

 

 

 Carte jointe à l’article « China blocks Brahmaputra tributary for dam », paru dans le journal Dawn, 2 octobre 2016.

 

 

 

Le Gange – fleuve le plus sacré de l’Inde – prend naissance dans la province himalayenne de l’Uttarakhand, traverse l’Uttar Pradesh, peuplé de 200 millions d’habitants et le Bihar peuplé de 100 millions d’habitants et rejoint le Bangladesh. Le bassin inclut d’autres provinces indiennes, le Madhya Pradesh, le Chhattisgarh, le Jharkhand et le Bengale occidental d’où proviennent des affluents. Du fait de l’importance de la population, de l’étendue des surfaces agricoles et de l’industrialisation, les besoins sont énormes et génèrent des disputes relatives à l’utilisation de l’eau. Les provinces en aval accusent celles en amont de consommations excessives et de pollutions urbaines, agricoles et industrielles. Il est de fait que les usines de traitement sont rares.

Le Brahmapoutre qui naît au Tibet chinois longe la chaîne de l’Himalaya avant de se diriger vers le sud et de pénétrer en Inde dans la province de l’Arunachal Pradesh. Sur son parcours indien, il est encore peu utilisé à des fins hydroélectriques et d’irrigation. Les projets d’édification de barrages en Arunachal Pradesh suscitent des mécontentements en Assam, situé en aval, qui craint des retenues importantes en amont qui lui seraient préjudiciables.

Selon la constitution indienne, la gestion de l’eau est du ressort des provinces mais comme la plupart des fleuves et rivières en traversent plusieurs, le gouvernement fédéral doit intervenir. Pour régler les différends entre provinces amont et aval, le pouvoir central est souvent démuni, surtout si les provinces sont administrées par des formations politiques différentes. L’exécutif se montrant impuissant, le judiciaire prend le relais. Des tribunaux spéciaux ont été créés pour imposer un partage équitable des eaux des grands fleuves du pays, tout particulièrement la Kaveri et la Krishna mais les jugements ne sont pas appliqués. La Cour suprême est alors sollicitée mais ses décisions ne sont pas non plus suivies.

Un vaste projet de jonction des divers bassins fluviaux est en gestation depuis des décennies. Il prévoit de relier entre eux les cours d’eau issus de l’Himalaya et du Deccan par des canaux. Les défis sont énormes, d’ordre technique, financier et environnemental. Les provinces les plus riches en eau, généralement celles du nord, se montrent réticentes pour partager leurs richesses hydrauliques. Quelques canaux ont déjà été creusés mais les réalisations restent pour le moment modestes.

L’Inde n’est pas le seul pays d’Asie du Sud à connaître des problèmes liés à l’eau. Au Pakistan, le Pendjab, rassemblant, avec 110 millions d’habitants la moitié de la population du pays, est la province la mieux desservie grâce à un vaste réseau de canaux d’irrigation construits pour la plupart à l’époque britannique. Ces canaux sont alimentés par les eaux du bassin de l’Indus, l’artère vitale du pays. Les différends interprovinciaux ont empêché la construction de nouveaux barrages majeurs sur ce fleuve.

À Sri Lanka, des affrontements se sont produits dans la vallée de la Gal Oya de la province Est, entre Cingalais bouddhistes et Tamouls hindous. L’aménagement du plus long fleuve de l’île, la Mahaweli Ganga, a provoqué la colère des Tamouls qui accusaient le gouvernement d’irriguer et de mettre en valeur des terres non cultivées leur appartenant et de les donner à des Cingalais. Ils dénonçaient ainsi avec virulence ce qu’ils considèrent comme une véritable colonisation à leur détriment de la région d’Anurâdhapura, dans la province Centre-Nord.

L’eau génère aussi des problèmes internationaux. Elle n’est pas à l’origine des guerres qui ont opposé l’Inde et le Pakistan, l’Inde et la Chine mais elle contribue à alimenter l’instabilité en Asie du Sud et sur ses confins.

Il a fallu attendre 1960, soit treize ans après leur indépendance acquise en 1947 pour que l’Inde et le Pakistan se mettent d’accord sur le partage de l’eau du bassin de l’Indus. D’une durée indéterminée, le traité sur les eaux de l’Indus ne distribue pas l’eau entre amont et aval mais attribue à chacun des deux pays signataires une utilisation prioritaire par cours d’eau. C’est une originalité sans doute unique au monde. L’Indus qui prend naissance au Tibet chinois, ainsi que deux de ses affluents de la rive gauche, la Jhelum et le Chenab qui naissent, eux, en Inde sont attribués au Pakistan. Ils représentent 80 % des eaux du bassin. L’Inde peut, certes en amont, utiliser l’eau de ces cours d’eau pour l’usage domestique et dans des limites restreintes dûment fixées pour l’agriculture. Mais elle ne peut en aucun cas édifier de vastes réservoirs destinés à une irrigation massive. Les affluents de l’Indus les plus à l’Est, le Ravi et le Sutlej grossi par la Beas, peuvent être utilisés librement par l’Inde.

Le traité a fonctionné de manière satisfaisante, en dépit des conflits armés qui ont opposé les deux pays. Mais des dissensions apparaissent. Le Pakistan, pays aval, accuse l’Inde de ne pas respecter les clauses du traité en construisant de nombreux barrages sur l’Indus, la Jhelum et le Chenab. L’Inde réplique en affirmant qu’elle est dans son droit. Elle édifie des barrages pour fabriquer de l’électricité, satisfaire les besoins des populations et fort peu pour irriguer. Elle restitue l’eau sans effectuer de pompages importants. Elle n’a pas tort si l’on considère le traité à la lettre mais elle s’oppose à son esprit. En effet, le Pakistan doit pouvoir disposer librement de l’eau charriée par les cours d’eau qui lui sont attribués, c’est-à-dire à tout moment. Certes, l’exploitation des centrales hydroélectriques n’est pas consommatrice d’eau mais l’Inde, grâce à ses barrages de plus en plus nombreux en amont, possède la maîtrise du débit et du temps. Avec une configuration appropriée des barrages (notamment avec des vannes situées à la base des infrastructures), elle peut procéder à sa guise, aux moments qu’elle choisit, à des retenues et des lâchers d’eau d’importance variée sans tenir aucun compte des nécessités agricoles du Pakistan en aval. Et ce pays se plaint de ne pas recevoir assez d’eau lorsqu’il en a besoin pour les récoltes.

L’eau peut être un instrument de la politique. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, a déclaré que le Pakistan devrait choisir entre le sang et l’eau. Si le Pakistan continue à commanditer des attentats en Inde, affirme-t-il, des représailles seront exercées dans le domaine hydraulique. L’Inde n’utilise pas tous ses droits sur l’Indus, la Jhelum et le Chenab mais pourrait le faire en toute priorité. De plus, en cas d’inondations provoquées par les affluents de l’Indus qui lui sont attribués, le Ravi, le Sutlej et la Beas, l’Inde pourrait en réduire les effets en favorisant au maximum l’écoulement vers le Pakistan. Le Pendjab pakistanais servirait de déversoir du Pendjab indien. Le premier pourrait être ravagé et le second épargné.

Le traité sur l’Indus montre désormais ses limites. Des amendements pourraient lui être apportés en utilisant notamment la fourniture en temps réel d’informations sur les débits et les nappes phréatiques transfrontalières. Les conséquences du changement climatique dans l’Himalaya devraient également être prises en compte. Les techniques modernes de construction de barrages devraient être acceptées dans la mesure où elles satisfont les deux parties.

Aucun accord n’avait été signé entre l’Inde et le Pakistan au sujet du Gange. Ce n’est qu’après l’indépendance du Pakistan oriental, devenu Bangladesh en 1971, qu’un accord est intervenu au sujet de ce fleuve. Mais il a fallu attendre vingt-cinq ans, soit 1996, pour qu’il soit conclu. Contrairement au traité de  l’Indus, il est à durée déterminée, fixée à trente ans. Il cessera donc d’être valable en 2026. Il répartit les eaux entre les deux pays. Le barrage de Farakka achevé par l’Inde en 1975 diminue le débit du bras du fleuve pénétrant au Bangladesh qui se plaint de manquer d’eau. Cette diminution de l’apport en eau n’a pas seulement des conséquences sur l’agriculture, elle nuit aussi à la préservation des Sundarbans, le plus grand delta du monde couvert de mangroves.

L’aménagement du Brahmapoutre, jusqu’à présent fort peu utilisé, préoccupe le Bangladesh. Si l’Inde édifie des barrages majeurs sur le fleuve, les conséquences pourraient être graves pour lui. Elles le seraient encore plus si la Chine, où naît le fleuve, effectuait des ponctions importantes.

Le Bangladesh affirme aussi ses craintes à propos d’un barrage que l’Inde veut construire au Manipur sur une rivière donnant naissance à la Meghna qui traverse le nord-est du Bangladesh avant de se jeter dans le Brahmapoutre.

La Teesta constitue un autre sujet de contestation entre les deux pays. Prenant naissance au Sikkim (au Tibet, selon certains), elle passe ensuite au Bengale occidental avant de rejoindre le Brahmapoutre dans le Nord du Bangladesh. Les deux provinces indiennes en amont bénéficient de barrages édifiés sur son parcours et prélèvent d’importants volumes d’eau. Le Bangladesh le déplore car sa partie septentrionale souffre désormais de manque d’eau.

Au total, l’Inde et le Bangladesh possèdent 53 cours d’eau en commun. Mais seul un accord sur le Gange a été conclu. L’eau reste un sujet de discorde entre New Delhi et Dacca.

L’Inde et le Népal entretiennent des relations difficiles. L’eau y contribue. L’Inde souhaiterait que des réservoirs importants soient construits sur les affluents du Gange issus de l’Himalaya afin de stocker l’eau et de réduire les inondations dans ses provinces d’Uttar Pradesh et du Bihar. Le Népal se montre réticent car cela se traduirait pour lui par la perte de terres arables et le déplacement de populations. Mais il est intéressé par la construction d’ouvrages hydroélectriques car il connaît un fort déficit en électricité. Des barrages majeurs devaient être édifiés par l’Inde mais les projets ont été annulés par Katmandou parce qu’ils étaient considérés trop défavorables aux intérêts népalais. De nouvelles négociations sont en cours mais traînent. La Chine s’empresse de profiter de cette mésentente indo-népalaise pour proposer une aide technique et financière destinée à la construction de centrales hydroélectriques. L’aménagement des cours d’eau népalais fournit à la Chine une excellente occasion de renforcer sa pénétration dans l’Himalaya et d’accroître son influence en Asie du Sud, au détriment de l’Inde.

Au Bhoutan, l’Inde a construit des barrages sur des affluents du Brahmapoutre. Une partie de l’électricité produite est exportée en Inde à des tarifs avantageux pour elle. Le Bhoutan demande une augmentation des tarifs mais l’Inde se montre réticente. New Delhi devra se montrer conciliant s’il ne veut pas une entrée en action de la Chine, jusqu’à présent difficile en l’absence de relations diplomatiques entre Thimphou et Pékin. Cette absence de liens est due à la pression indienne.

Le gouvernement fédéral de New Delhi ne dispose pas d’une entière liberté dans les négociations sur l’eau avec ses pays voisins. Les provinces frontalières exercent une forte influence dans la définition de la politique étrangère indienne. Il en est ainsi du Bengale occidental qui a fait échouer un projet de partage des eaux de la Teesta avec le Bangladesh car il estime ne disposer d’aucun surplus. New Delhi a dû s’incliner. Les négociations internes à l’Inde se poursuivent, entre New Delhi et Kolkata mais aussi avec Gangtok car le Sikkim, province la plus en amont, ponctionne une part non négligeable des eaux de la rivière.

Le Bengale occidental, encore, mais aussi le Bihar, l’Uttar Pradesh font connaître leurs préoccupations à propos du Gange et de ses affluents. Ils veulent ponctionner de l’eau en priorité sans trop se soucier des engagements de l’Inde à l’égard du Bangladesh. Ils accusent par ailleurs le barrage de Farakka d’avoir provoqué une surélévation du lit du fleuve, à cause des sédiments accumulés dans le réservoir de retenue. Des experts leur donnent raison mais le barrage de Farakka conserve son utilité car la branche indienne du Gange, la Hooghly, est ainsi mieux alimentée en eau et joue un rôle de chasse, qui désenvase Kolkata et son avant-port de Haldia, supprimant ainsi les besoins de drainage. L’Arunachal Pradesh et l’Assam veulent mettre en valeur le potentiel du Brahmapoutre et de ses affluents et prônent la fermeté à l’égard de la Chine lorsque celle-ci construit des barrages en amont.

Les cours d’eau peuvent être des instruments de guerre. L’Indus, le Gange et le Brahmapoutre constituent des coupures difficiles à franchir. Sur ces fleuves très larges, surtout à la fonte des neiges et pendant la mousson, les ponts sont rares, ce qui nuit au développement économique mais aussi rend difficile le transport de troupes en cas de tensions et conflits. Ainsi, le Pakistan rencontre des difficultés dans les mouvements ouest-est et inverses car l’Indus le coupe du Nord au Sud. L’Inde a, en 2017, achevé un pont de dix kilomètres sur la Lohit, affluent du Brahmapoutre pour désenclaver l’Arunachal Pradesh, revendiqué par la Chine et avoir accès plus facilement à la frontière tibétaine. Les cours d’eau et les canaux peuvent, en cas de guerre, retarder les progressions. L’Inde en a fait l’expérience dans ses guerres avec le Pakistan, au Pendjab et au Bengale. Mais sa position en amont lui procure un grand pouvoir de nuisance. Grâce à ses barrages, elle pourrait provoquer chez son ennemi en aval, le Pakistan, des inondations dévastatrices par des lâchers massifs d’eau capables de détruire des ponts, d’endommager des routes, de couper des axes stratégiques et de détruire des infrastructures importantes. Islamabad veut contrecarrer cette possibilité en imposant des contraintes dans la construction des barrages indiens (par exemple l’interdiction de placer des vannes de déversement au bas des infrastructures). La technique se trouve au cœur des discussions entre les deux pays qui se déroulent avec l’assistance de la Banque mondiale qui a été le maître d’œuvre de l’accord de l’Indus de 1960.

 

in Revue Défense Nationale n° 804 - novembre 2017

 

 

 

Alain Lamballe : L’eau en Asie du Sud : confrontation ou coopération ? ; L’Harmattan, Paris, 2009.