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Avec «Le Ministère du bonheur suprême», l’auteure, en 1998, du « Dieu des petits riens », suit le parcours d’une «hijra», à la fois femme et homme, pour livrer sa vision incisive de l’Inde moderne.

 

L’écrivaine indienne Arundhati Roy, en 2014.

L’écrivaine indienne Arundhati Roy, en 2014. Suki Dhanda/The Guardian/SIPA

 

 

« Quel dommage que vous n’écriviez plus ! » Pendant vingt ans, rien n’a plus ­irrité Arundhati Roy que cette petite phrase qu’on lui lançait toujours. Car pour écrire, elle écrivait. Sans relâche. Elle s’engageait contre les essais nucléaires indiens, dénonçait les dérives de la droite nationaliste hindoue, luttait contre l’exclusion des dalits (les intouchables), fustigeait « l’idiotie » qui règne au Cachemire « où se combattent neuf versions de l’islam authentique ! ». Mais justement, c’était ce qu’on lui reprochait, elle ne racontait plus. La militante avait éclipsé la romancière.

 

Ce grief, elle ne l’entendra plus. Vingt ans après Le Dieu des petits riens (Gallimard, 1998), qui lui a valu, en 1997, le prestigieux Booker Prize et s’est écoulé à 6 millions d’exemplaires, l’auteure ­indienne livre sa deuxième fiction, Le ­Ministère du bonheur suprême. Aucun doute que, pour ses fidèles, ce bonheur-là sera d’abord celui de s’en laisser conter. De se perdre dans les remous d’un vrai roman romanesque – entre ­Gabriel Garcia Marquez (1927-2014) et Salman Rushdie –, fruit d’une imagination intacte, bouillonnante et fiévreuse.

 

Formidable bâtisseuse d’histoires

 

Car si vingt ans ont passé, Roy – qui est architecte de formation – reste une formidable bâtisseuse d’histoires. Comme dans Le Dieu des petits riens, elle empile récits, digressions, anecdotes… et fait tenir ensemble les matériaux les plus composites : une berceuse en ourdou, des ­bribes de mantras, une publicité pour British Airways, une blague pakistanaise circulant sur le Net ou encore une actualité sur le énième lynchage de musulmans au Gujarat. Après quoi, elle réunit tous ces fils narratifs et, au fronton de son installation, accroche un bel ornement sculpté. Ce magnifique prologue-parabole sur l’extermination desvautours à dos blanc qui prendra tout son sens une fois le livre refermé.

 

Mais revenons au début. Le Dieu… commençait par un enterrement. LeMinistère… s’ouvre sur une naissance. Nous sommes à Shahjahanabad, la cité fortifiée de Delhi, par une nuit de janvier, froide et sans courant (encore une coupure d’électricité). La sage-femme déclare que l’enfant est un garçon. Mais on y voit mal à la lueur d’une bougie. Le lendemain, la jeune accouchée démaillote le bébé et explore ce corps minuscule. « Yeux nez tête cou aisselles doigts orteils. » C’est alors qu’elle découvre, « niché sous ses parties masculines, un petit organe, à peine formé, mais indubitablement ­féminin ».

 

Gros plan sur l’organe. Cris de la mère. Image, son, clair-obscur digne d’un tableau de La Tour. Décidément, Roy sait y faire. On se méfie pourtant. Cette brillante et très cinématographique introduction annoncerait-elle une nouvelle œuvre de « trans lit » (comme disent les Américains pour « transsexual literature »), agrémentée d’un peu d’exotisme oriental ? Pas du tout. Anjum est une hijra, « une sainte âme prisonnière d’un corps inadéquat ». Or, dans l’histoire de l’Inde, les hijras, qui ne sont ni hommes ni femmes mais une « troisième nature », relèvent d’une tradition très ancienne, bénie ou maudite selon les âges – ce n’est pas un hasard si Roy fait naître Anjum à Shahjahanabad, la ville de l’empereur moghol Shah Jahan (1592-1666), sous le règne duquel les ­hijras étaient aimées et respectées.

 

Quelques siècles plus tard, Anjum vit en paria dans un cimetière de Delhi. Mais avec le temps et l’aide d’autres hijras, elle transformera ce lieu improbable en une « auberge » pour déshérités, un zoo pour animaux blessés et même une petite école où « l’on enseignait aux élèves quelques notions scientifiques de base, l’anglais et l’“excentricité” » (en échange de quoi, le professeur « apprenait l’ourdou et quelque chose de l’art du bonheur »). A la fin du roman, Anjum, sexagénaire, contemple avec « un sentiment d’accomplissement » ce cimetière si vivant où « des anges délabrés gardaient entrouverte (illégalement, juste entrebâillée) la porte qui séparait un monde de l’autre, afin que les âmes présentes et défuntes puissent se mêler tels les invités d’une réception, rendant la vie moins définie et la mort moins définitive ». Un lieu où « tout, d’une certaine manière, devenait plus facile à supporter ».

 

« Shining India »

 

Pas de morale. Juste un paradoxe : à aucun moment, ces hijras – qui ne croient ni à dieu ni à diable ni aux genres ni aux castes – ne doutent de leur identité. Etre hijra est leur fierté. Quel rapport avec les vautours du prologue ? Ces derniers ont été empoisonnés au diclofénac, une drogue administrée au bétail pour augmenter la production de lait et permettre à la ville de consommer « une quantité croissante de cônes vanille-choco-noisettes et milk-shakes à la mangue ». Lorsqu’on sait qu’en Inde, ces grands oiseaux sont les « gardiens des morts depuis cent millions d’années », on comprend que cette image pourrait bien être celle de l’Inde moderne. Cette « shining India » de Narendra Modi qui paye au prix fort le fait de ne plus savoir qui elle est ni d’où elle vient. Et protège mieux ses vaches que ses minorités.

 

Florence Noiville, Le Monde des Livres.fr le &à janvier 2018

 

 

 

Le Ministère du bonheur suprême (The Ministry of Utmost Happiness), d’Arundhati Roy, traduit de l’anglais (Inde) par Irène Margit, Gallimard, « Du monde entier », 544 p., xx €.