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Le site, lancé par Pechiney en 1991, est repris par le milliardaire Sanjeev Gupta

 

Comment mieux symboliser le déclin des empires industriels européens et la montée en puissance de champions venus d’Inde ou de Chine ? A Dunkerque (Nord), l’immense usine d’aluminium construite par Pechiney, site modèle qui devait faire entrer la France dans une nouvelle ère industrielle, va passer sous le contrôle d’un milliardaire anglo-indien, Sanjeev Gupta. Un accord en ce sens devait être dévoilé, mercredi 10 janvier, par M. Gupta et l’actuel propriétaire des installations, le groupe minier anglo-australien Rio Tinto. Un scénario aux airs de déjà-vu, douze ans après l’offre publique d’achat (OPA) du leader européen de l’acier Arcelor par la famille Mittal, là aussi des Indiens installés à Londres.

Mais M. Gupta ne compte pas seulement faire tourner au mieux l’usine de Dunkerque. Il entend ajouter sur place une deuxième usine qui transformera l’aluminium en pièces automobiles. Au total, l’achat et l’investissement consécutif sont évalués à 2 milliards d’euros. C’est le plus lourd projet jamais mené par le Gupta Family Group (GFG). Le dossier a été récemment présenté au premier ministre Edouard Philippe, qui ne peut que se réjouir d’un tel développement dans le Nord. A la clé, « des milliers de nouveaux emplois », selon les artisans du projet.

Mise en service en 1991, l’usine de Dunkerque est la plus grande fonderie d’aluminium d’Europe. Sa capacité est de 280 000 tonnes par an. Elle emploie 570 salariés et réalise un chiffre d’affaires annuel voisin de 500 millions d’euros. « Sa taille, bien inférieure à celle d’usines en Amérique ou en Asie, pouvait néanmoins poser un problème de compétitivité à terme », explique un proche de GFG. L’intégration en aval, une stratégie déjà mise en place dans d’autres usines de métal du groupe, doit permettre de régler la question. Aujourd’hui, toute la production est vendue à des clients qui l’utilisent pour fabriquer des pièces automobiles et des boîtes boisson.

Une nouvelle vie commence donc pour cette usine à l’histoire particulière, très politique, qui fait d’elle un symbole. Tout débute le 19 novembre 1988. Ce jour-là, le premier ministre Michel Rocard annonce que, dans les quarante-huit heures, la France connaîtra « une grande et belle nouvelle économique ». Suspense… Deux jours plus tard, c’est officiel : Pechiney, alors l’un des fleurons du secteur public, engage une double initiative. D’une part, il lance une OPA sur American National Can, une transaction de 3,5 milliards de dollars qui fait du roi français de l’alu le numéro un mondial de l’emballage. D’autre part, le groupe décide de construire une énorme usine d’aluminium à Dunkerque. Une façon de montrer que Pechiney ne délaisse pas l’Hexagone. La gauche au pouvoir peut être satisfaite.

Un bilan contrasté

A l’époque, malgré le délit d’initié qui ternit l’OPA américaine, ce double investissement est jugé brillant et ambitieux. Le PDG Jean Gandois et Martine Aubry, la socialiste qu’il a fait entrer à son comité exécutif, ne veulent rien moins que « réinventer le travail ». Les bâtiments sont conçus pour s’intégrer au mieux dans leur environnement. Et avec l’aide de sociologues, l’équipe de Pechiney repense toute l’organisation du travail. Fini le taylorisme. Dans ce laboratoire du progrès, la structure hiérarchique des chefs, sous-chefs, etc., est comprimée au maximum. Place à l’autonomie, la polyvalence, la responsabilité des ouvriers travaillant dans des équipes restreintes. Près de trente ans après l’annonce de cet investissement, le bilan est contrasté. Le chantier, piloté par Philippe Varin – futur patron de PSA et d’Areva –, a été mené à bien en temps et en heure. Mais le laboratoire social a connu des ratés, notamment une grève dure en 1994. Quand les cours de l’aluminium ont plongé, l’ultra-performante « usine du nouveau millénaire » n’a pas échappé aux pertes. Et surtout, Pechiney a disparu.

Fragilisé par l’endettement lié à son OPA américaine, le groupe a été avalé par le canadien Alcan en 2003, lui-même absorbé par Rio Tinto en 2007. La suite, c’est l’éclatement de l’ex-fleuron français, les dizaines d’usines de Pechiney étant revendues peu à peu à divers acquéreurs.

De cette aventure, Rio Tinto n’a conservé en France que Dunkerque. « Ce site s’inscrit dans le cœur de notre stratégie », assurait l’un des dirigeants, fin 2015. Ces derniers mois, Rio Tinto l’a pourtant mis en vente en toute discrétion, pour continuer à se recentrer sur ses actifs miniers. Et Sanjeev Gupta a remis la meilleure offre. 

Inconnu en France jusqu’à présent, ce natif du Pendjab est typique des dirigeants issus de pays émergents qui ont bâti des fortunes en reprenant des usines délaissées, en particulier dans les vieux pays industriels. Pas moins de 35 sites en ce qui le concerne, notamment en Grande-Bretagne, en Australie et aux Etats-Unis.

L’année 2017 a été spécialement active, avec 9 acquisitions. L’année précédente, M. Gupta avait déjà acheté une fonderie d’aluminium de Rio Tinto en Ecosse. Résultat : le groupe GFG affiche un chiffre d’affaires d’environ 10 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros). Il est actif dans l’extraction minière, la production d’acier et d’aluminium, mais aussi la banque et l’immobilier.

Dunkerque n’est pas la dernière pièce du puzzle. En France, M. Gupta fait partie des candidats les mieux placés pour acheter Ascométal. Il propose de reprendre les quatre principaux sites de ce petit groupe sidérurgique en redressement judiciaire. Prochaine audience, peut-être décisive, le 24 janvier.

Denis Cosnard, Le Monde.fr le 10 janvier 2018.