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Des initiatives se multiplient pour dissiper les préjugés sur les menstruations en Inde. Il s’agit d’un enjeu de santé publique autant que d’un moyen d’affranchir les femmes.

 

En Inde, associations et étudiants militent pour briser le tabou des règles(ici, le 28 mai à New Delhi, lors de la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle).

En Inde, associations et étudiants militent pour briser le tabou des règles(ici, le 28 mai à New Delhi, lors de la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle).

 

 

Les étudiants de l’université de Delhi ont collé en juillet 2017 des serviettes hygiéniques sur les murs du campus, avec ce slogan : « Saigner sans peur ». Ils réclamaient l’installation de distributeurs automatiques de protections féminines dans leur établissement, et surtout la fin d’un tabou : celui des règles. Ce silence imprégné de honte a de graves conséquences sur la santé des femmes et l’éducation des adolescentes.

Surtout, les règles servent de prétexte à leur stigmatisation. L’accès à certaines mosquées et temples hindous est ainsi interdit aux filles dès qu’elles sont pubères. Un prêtre du Kerala avait même déclaré en 2015 qu’il ouvrirait les portes de son temple aux femmes le jour où un scanner serait capable d’identifier sur le seuil celles ayant leurs règles, considérées comme impures. Une vaste campagne « Contente de saigner » avait alors été organisée sur les réseaux sociaux.

Parfois obligées de vivre dans une pièce séparée

Dans la vie quotidienne aussi, les règles entravent la liberté de nombreuses femmes : elles n’ont pas le droit de s’asseoir sur le canapé, de toucher la nourriture, d’entrer dans la cuisine, et sont même parfois obligées de vivre dans une pièce séparée, ou dans une petite cahute à l’écart de la maison – ces cabanes ne disposant bien souvent ni de matelas, ni d’accès à l’eau ou à l’électricité.

Les menstruations sont si taboues que certaines adolescentes s’imaginent atteintes d’une maladie grave ou craignent d’en mourir

Les menstruations sont si taboues que près du tiers des adolescentes ignorent ce qui leur arrive lorsqu’elles en font l’expérience pour la première fois. Certaines s’imaginent atteintes d’une maladie grave ou craignent d’en mourir. Lorsque Tuhin Paul, alors jeune étudiant, est tombé amoureux d’Aditi Gupta à l’université, il ignorait tout des cycles menstruels. Le couple a eu l’idée de créer la première encyclopédie en ligne sur le sujet, Menstrupedia, et la première bande dessinée pour déculpabiliser les femmes et sensibiliser les hommes : près de 100 000 albums ont été distribués, et ils font même partie du programme scolaire dans 90 écoles. « à l’école, les rares enseignants qui acceptent d’évoquer le sujet le font de manière académique, pas du tout pratique, explique Aditi Gupta. En outre, cela arrive bien trop tard dans la scolarité, des années après l’âge des premières règles. »

Le rôle de l’école est pourtant crucial car il permet d’expliquer aux adolescentes la fonction physiologique des cycles tout en les libérant des préjugés. Le quart des adolescentes indiennes abandonne les études après leurs premières règles, soit parce qu’elles sont confinées chez elles par leurs familles, soit parce que les écoles ne disposent pas de toilettes. Pravin Nikam avait 18 ans lorsqu’il a rencontré une adolescente lui ayant confié ne plus aller à l’école parce qu’elle était « maudite par Dieu ». Il a abandonné ses études pour fonder l’organisation Roshni, consacrée à cette cause. Régulièrement, il se rend dans les bidonvilles avec une immense pancarte où figure l’anatomie du vagin.

Des protections hygiéniques hors de prix

Certaines femmes montent sur scène pour briser le tabou. A l’occasion d’un concours de poésie à Bombay, Aranya Johar a choisi un slam, qui a été vu des millions de fois sur YouTube : « Le premier garçon qui m’a tenu la main m’a dit que les hommes ne voulaient pas entendre parler des saignements vaginaux/J’ai tout de suite senti la misogynie, les vagins ne servent qu’à être pénétrés. » Au cours de ses interviews, cette nouvelle égérie du féminisme indien attaque Bollywood pour ne représenter dans ses films que des femmes attirantes et irréprochables, c’est-à-dire prisonnières du regard masculin. « J’espère qu’on nous donnera un jour l’opportunité d’en parler ouvertement, mais surtout de pouvoir vivre dans un monde où l’on peut saigner avec fierté », déclarait-elle en mai 2017, à l’occasion de la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle.

Aranya Johar évoque les règles

Quand le tabou des règles se conjugue à la pauvreté, il oblige les femmes à recourir à des torchons, de la sciure ou encore des feuilles d’arbre, sans que cela ne soit jamais devenu un sujet de santé publique. Plus de 85 % des femmes menstruées en Inde n’achètent pas de protections hygiéniques car elles sont hors de prix. Arunachalam Muruganantham a changé la vie de centaines de milliers d’Indiennes en mettant au point une machine qui leur permet de fabriquer elles-mêmes des serviettes hygiéniques qui coûtent trois fois moins cher. Pendant quatre ans, il a testé les serviettes lui-même, en utilisant des poches remplies de sang de chèvre pour en constater le pouvoir d’absorption.

L’été dernier, une étudiante, Zarmina Israr Khan, a saisi la justice pour que soit supprimée la TVA de 12 % sur les serviettes hygiéniques. Le comité chargé de fixer cette taxe pour chaque catégorie de produits avait considéré que les protections féminines étaient des « produits de luxe » alors qu’il avait supprimé celle sur des articles comme le khôl. Mi-novembre, les juges de la Haute Cour de justice de Delhi ont demandé au gouvernement de s’expliquer sur l’absence de femmes au sein du comité, qui compte 31 personnes. Et sur l’imposition frappant les serviettes hygiéniques.

Julien Bouissou, Le Monde (M) le 24 décembre 2017.