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L'arrière-petit-fils de Nehru doit relancer une formation affaiblie

 

Le changement dans la continuité. A l'âge de 47 ans, Rahul Gandhi va officiellement devenir, samedi 16  décembre, le nouveau président du Parti du Congrès, vieux parti de l'indépendance qui a vu le jour en  1885, avant même la naissance de l'Inde moderne. L'arrière-petit-fils de Nehru, seul candidat au poste, va succéder à sa mère, Sonia Gandhi.

 

Sa nomination intervient à un moment critique pour le Parti du Congrès, deux ans après la plus grande défaite de son histoire, en  2014, où il n'a remporté que 8  % des sièges au Parlement, et 20  % des votes. La tâche du nouveau dirigeant est donc immense : redonner vie à l'idée d'une Inde plurielle, chère au Parti du Congrès, au moins en théorie, au moment où le nationalisme hindou oppresse les minorités, et reconstruire une opposition au premier ministre, Narendra Modi.

 

Entré en politique en  2004, Rahul Gandhi était déjà vice-président du Parti du Congrès depuis 2013. " Le nouveau président est donc déjà vieux dans le paysage politique ", relativise l'analyste politique Zoya Hasan. Depuis 2013, chaque élection ou presque à laquelle il a participé s'est soldée par un échec. Après avoir perdu les élections générales en  2014, le Parti du Congrès a essuyé plusieurs défaites lors de scrutins régionaux. Il n'est plus à la tête que de deux grands Etats, sur les 29 que compte le pays.

 

Ankylosé

 

A ceux qui trouvent paradoxal qu'un héritier d'une même dynastie continue à diriger ce parti au coeur de la plus grande démocratie au monde, Rahul Gandhi s'est contenté de répondre récemment que l'Inde " fonctionne ainsi " avec des dynasties omniprésentes dans les milieux d'affaires ou du cinéma. " Sans Rahul Gandhi à sa tête, le parti risque d'éclater et de disparaître,ajoute un lieutenant du parti qui souhaite rester anonyme. Or c'est le seul parti qui compte un électeur dans chaque village. "Dans un pays aussi composite que l'Inde, aux forces politiques centrifuges, la dynastie Nehru-Gandhi est le ciment d'un parti qui est aujourd'hui la seule force d'opposition nationale. Même affaibli, le parti est capable de former des coalitions gouvernementales grâce à sa présence panindienne, comme ce fut le cas entre 2004 et 2014.

 

Le fils de Sonia et Rajiv Gandhi (ex-premier ministre assassiné en  1991) a travaillé un style de leader proche du peuple, déjeunant chez des Intouchables ou faisant la queue devant un distributeur de billets, en plein chaos de la démonétisation. Mais il a vite été moqué pour son image de " petit garçon " vivant dans l'ombre de sa mère, pendant que M. Modi cultivait sa stature de leader autoritaire.

 

Au cours de la campagne pour les législatives qui s'est achevée le 14  décembre au Gujarat, la presse indienne a relevé chez M. Gandhi une combativité inhabituelle. " Il est sans doute plus en confiance, il n'a peut-être pas la politique dans le sang, mais il a appris à donner des coups ", estime Zoya Hasan. Il n'hésite plus à afficher son hindouisme en visitant des temples, peut-être pour démontrer, en creux, que l'on peut être hindou en Inde, sans être extrémiste ni nationaliste ou islamophobe.

 

Un nouveau style, en attendant peut-être une nouvelle stratégie pour son parti. " Le Congrès se contente pour l'instant de combattre le BJP - Parti nationaliste hindou, au pouvoir - , Etat par Etat, sans avoir dévoilé de nouvelle idéologie ou stratégie nationale ", remarque Suhas Palshikar, analyste politique au Centre for the Study of Developing Societies (CSDS). Au Gujarat, le parti a toutefois consulté des personnalités de la société civile avant de rédiger son programme, une ouverture inhabituelle pour un vieux parti ankylosé.

 

Plusieurs fois donné pour mort, le Congrès s'est toujours relevé. Matrice de l'Inde indépendante jusque dans les années 1960, il a d'abord été affaibli par l'émergence de partis régionaux, puis par la montée en puissance, dans les années 1990, du Parti nationaliste hindou. Héraut du développement, de la défense des pauvres, il s'est fait voler ces thèmes par le BJP. Peut-il se contenter de fédérer les mécontentements sans proposer d'alternance idéologique crédible ?

 

Lors de sa campagne électorale au Gujarat, Rahul Gandhi a esquissé quelques pistes comme la défense des petites et moyennes entreprises contre les grands groupes soutenus par M.  Modi, qui acquièrent des terrains pour construire leurs usines, et exproprient des paysans sans créer suffisamment d'emplois. M.  Modi reste le leader le plus populaire, à en juger par les sondages. Mais sa large victoire de 2014 a suscité de fortes attentes, qui pourraient être déçues par le faible nombre de créations d'emplois ou le ralentissement de la croissance.

 

En  2004, le Parti nationaliste hindou était persuadé de remporter les élections, qu'il a finalement perdues face à la dirigeante du Parti du Congrès d'alors, Sonia Gandhi, moquée pour son inexpérience et son accent étranger. L'histoire passionnelle qui unit l'Inde à la dynastie Nehru-Gandhi peut réserver des surprises.

 

Julien Bouissou, Le Monde  le 15 décembre 2017