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 Des manifestants du parti Tehrik-e-Labaik Yah ­Rassoul Allah Pakistan (TLY) fêtent la démission du ministre pakistanais de la justice, Zahid Hamid, qu’ils réclamaient. A Islamabad, au Pakistan, le 27 novembre.

Des manifestants du parti Tehrik-e-Labaik Yah ­Rassoul Allah Pakistan (TLY) fêtent la démission du ministre pakistanais de la justice, Zahid Hamid, qu’ils réclamaient. A Islamabad, au Pakistan, le 27 novembre.
 Anjum Naveed / AP

 

Il aura fallu moins de trois semaines à quelques milliers d'islamistes pour mettre à genoux le gouvernement pakistanais. Une capitulation qui témoigne de la faiblesse du pouvoir civil face à la montée de l'extrémisme religieux au Pakistan, qui se propage même chez les soufis, une communauté longtemps réputée pour sa pratique d'un islam tolérant. Le ministre pakistanais de la justice, Zahid Hamid, a démissionné le 27  novembre, comme le réclamaient près de 3 000 manifestants du parti Tehrik-e-Labaik Yah -Rassoul Allah Pakistan (TLY), qui campaient aux abords d'Islamabad, la capitale du pays.

Leur colère a été déclenchée par un changement de formulation du serment que prononcent tous les candidats à des élections. Un amendement avait remplacé la phrase " je jure solennellement " par " je crois ", pour affirmer que Mahomet est le dernier prophète de l'islam. Un fléchissement à peine perceptible, mais qui équivalait, selon les manifestants, à un blasphème. Malgré le revirement immédiat du gouvernement qui prétextait que cet amendement était dû à une simple erreur de saisie, les islamistes bloquaient la capitale et réclamaient le départ du ministre de la justice.

Le TLY, issu du mouvement Barelvi, est une école théologique née à la fin du XIXe siècle pour défendre les traditions soufies du sous-continent indien. Dans les années 2000, les barelvis ont été soutenus par les gouvernements pakistanais successifs pour promouvoir un visage de l'islam tolérant et pacifique et contrecarrer la montée en puissance des militants islamistes. " Mais cette stratégie a échoué, explique Alix Philippon, maître de conférences en sociologie à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence et spécialiste du Pakistan. Des sanctuaires soufis ont été attaqués par des talibans, des leaders barelvis ont été tués. Certains groupes barelvis islamistes se sont radicalisés en se mobilisant pour des causes impliquant le prophète Muhammad - Mahomet - qu'ils vénèrent. "

" Capitulation " du gouvernement

Les barelvis ont fait du combat contre le blasphème, un crime passible de la peine de mort, leur cheval de bataille. Le TLY a d'ailleurs gagné en popularité après la condamnation à mort, en  2016, de Mumtaz Qadri, le meurtrier de Salman Taseer, le gouverneur de la province du Pendjab qui avait appelé publiquement à un débat autour de la loi sur le blasphème. Le parti avait participé à plusieurs mouvements de protestation ces dernières années. " Mais c'est la première fois dans l'histoire récente qu'un mouvement de protestation barelvi obtient gain de cause auprès du gouvernement, ce qui coïncide avec leur montée en puissance électorale ", observe Alix Philippon. Les ahmadis, une branche de l'islam dont les fidèles ne dépassent pas 2 % de la population du Pakistan, et qui ne considèrent pas Mahomet comme le dernier des prophètes, font les frais de la violence des barelvis radicalisés. Plusieurs de leurs mosquées ont été attaquées.

Cette " capitulation " du gouvernement intervient quelques jours seulement après la remise en liberté du puissant chef religieux Hafiz Saeed, organisateur présumé des attentats de Bombay, en 2008, et dirigeant du Jamaat-ud-Dawa, " vitrine caritative " du -Lashkar-e-Toiba, organisation classée comme terroriste par l'ONU. En  2012, Washington a offert une récompense de 10  millions de dollars pour toute information conduisant à son arrestation ou à sa condamnation. Le groupe islamiste a lancé son parti, Milli Muslim League, à l'été 2017, et a présenté son premier candidat lors d'élections en septembre. A quelques mois des élections générales, qui devraient avoir lieu à l'été 2018, " le militantisme islamiste est entrain de gagner du terrain sur la scène politique, affirme Raoof Hasan, un analyste politique à la tête du think tank Regional Peace Institute, basé à Islamabad. Il y a une surenchère dans la radicalisation des partis. "

Le gouvernement pakistanais n'aurait sans doute pas cédé aux demandes des islamistes si l'armée ne l'y avait pas contraint. Après le déploiement des forces de sécurité qui avait tourné au fiasco, le 25  novembre, le gouvernement avait fait appel à l'institution militaire pour déloger les manifestants. Celle-ci a refusé, préférant au contraire endosser le rôle officiel de médiateur et faire aboutir les demandes des islamistes. L'accord conclu le 27  novembre rend hommage au chef des armées, le général Bajwa, pour " avoir sauvé la nation d'une grande catastrophe "" C'est une capitulation tellement abjecte qu'elle fait mal au cœur et engourdit l'esprit ", peut-on lire dans l'éditorial du 28 novembre du quotidien pakistanais anglophone Dawn" C'est une capitulation de mauvais augure, renchérit Raoof Hasan, car, en cédant aux militants islamistes, l'Etat favorise leur ascension politique. "

Le Pakistan n'est plus dirigé que par un gouvernement fantôme. A l'été 2017, l'ancien premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, soupçonné de corruption, a été démis de ses fonctions par la Cour suprême. Une destitution facilitée par l'armée, selon les partisans de l'ancien chef du gouvernement. Dans un pays qui a connu trois putschs et a été dirigé par des généraux pendant la moitié de ses soixante-dix ans d'existence, l'armée démontre, une nouvelle fois, qu'elle est incontournable. Même si le prix à payer de cette stratégie est la montée en puissance des islamistes. Lors de récentes élections partielles à Lahore et à Peshawar, les partis affiliés à des mouvements radicaux, dont le TLY, ont progressé. " L'armée fait le pari, à tort, dit Raoof Hasan, que l'intégration des partis islamistes dans le paysage politique empêche leur radicalisation. "

Julien Bouissou, Le Monde le 3 décembre 2017