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Dans sa chronique du quotidien Le Monde, la journaliste Marie de Vergès estime que les mesures controversées sur la démonétisation et la réforme de la TVA, impulsées par le premier ministre Modi, ont coûté cher à la croissance du pays.

 

 

 

« Dans un pays où 90 % de la population travaille pour le secteur informel, la fin des vieux billets a ébranlé les micro-entreprises et pris à la gorge les plus pauvres, les paysans modestes et tous les exclus du système bancaire.  ». (Photo : Un opposant à la démonétisation, impulsée par le premier ministre Narendra Modi, arbore un faux billet de 1 000 roupies lors d’une manifestation à l’occasion du premier anniversaire de la mesure. A Ahmedabad (Inde), le 8 novembre).

« Dans un pays où 90 % de la population travaille pour le secteur informel, la fin des vieux billets a ébranlé les micro-entreprises et pris à la gorge les plus pauvres, les paysans modestes et tous les exclus du système bancaire.  ».
(Photo : Un opposant à la démonétisation, impulsée par le premier ministre Narendra Modi, arbore un faux billet de 1 000 roupies lors d’une manifestation à l’occasion du premier anniversaire de la mesure. A Ahmedabad (Inde), le 8 novembre). AMIT DAVE / REUTERS

 

 

 

Emergences. Il y a un an, le 8 novembre 2016, le monde était saisi de stupeur face à la consécration d’un Donald Trump promettant aux ouvriers américains une revanche sur le « système ». Le même jour, à l’autre bout de la planète, le premier ministre indien, Narendra Modi, annonçait la victoire des « citoyens » ordinaires face aux élites corrompues et aux fraudeurs. Son arme ? La suppression, sans préavis, de 86 % des coupures monétaires en circulation dans le pays. Cette décision est d’abord passée inaperçue hors des frontières indiennes. Las. Le chaos et l’effarement provoqués par cette démonétisation radicale ont rapidement suscité une attention planétaire.

 

Douze mois plus tard, le « succès » dont se targue le gouvernement a du mal à convaincre. Les effets escomptés sur l’argent sale et la corruption ? Impossibles à démontrer. Plus documentée est la secousse brutale essuyée par l’économie du sous-continent. Dans un pays où 90 % de la population travaille pour le secteur informel, la fin des vieux billets a ébranlé les micro-entreprises et pris à la gorge les plus pauvres, les paysans modestes et tous les exclus du système bancaire. L’assèchement des ­liquidités a asphyxié la production, les revenus et la consommation.

 

A peine l’économie commençait-elle à absorber ce choc monétaire qu’il a fallu en encaisser un autre : ­fiscal cette fois, avec la mise en place, cet été, d’une TVA unifiée sur les biens et les services. Une réforme censée rimer avec efficacité et simplicité en soldant l’époque où les entreprises devaient jongler avec un enchevêtrement inextricable de taxes nationales et locales. Lancée hâtivement, avec six taux différents appliqués de façon byzantine selon les produits, la nouvelle TVA a semé la panique chez les commerçants et dans les PME.

 

La marketing campagne « Make in India »

 

Nul ne dit que ces deux révolutions ne produiront pas d’effets bénéfiques sur la durée. Mais chacune a souffert d’une exécution précipitée, sinon ­bâclée. Elles ont coûté cher à la croissance, qui s’est établie, au printemps, à 5,7 %. Qu’un œil occidental ne s’y trompe pas : il s’agit de la plus faible performance enregistrée depuis 2014, juste avant l’arrivée au pouvoir de l’ultranationaliste Modi. Or le géant asiatique a besoin de plus, beaucoup plus. Pour faire reculer la pauvreté dont souffre encore un Indien sur cinq, le pourcentage le plus élevé parmi les pays du G20 ; et susciter les nouveaux emplois nécessaires aux 10 à 15 millions de personnes qui viennent grossir chaque année les rangs de la population active.

 

L’Inde rêve de décollage économique. C’est en partie pour cela qu’a été élu, en 2014, le Bharatiya Janata Party (BJP, nationaliste hindou). Tandis qu’était voué aux gémonies le Parti du ­Congrès, accusé par les commentateurs d’avoir « tué le monde de l’entreprise », Narendra Modi, affublé d’une étiquette « pro business », promettait de faire vraiment gagner au pays ses galons de tigre émergent. Un horizon qui semblait à portée de main quand, en 2015, l’Inde caracolait à près de 8 % de croissance. Plus vite, même, que sa grande rivale, la Chine !

 

La bulle Modi est-elle en train de se dégonfler ? Ennemi autoproclamé de la bureaucratie, le premier ministre vient d’engranger une belle victoire d’affichage avec le classement Doing Business sur le climat des affaires : l’Inde a sauté trente échelons d’un coup pour atterrir à la centième place. Mais sa campagne « Make in India », censée promouvoir l’industrialisation du sous-continent, n’a pas dépassé le stade de l’opération marketing.

 

Montée de l’intolérance religieuse

 

Pour impulser une vraie croissance manufacturière, le gouvernement fait toujours face à une série de chantiers : un déficit criant d’infrastructures, un code du travail rigide, hérité des années de planification économique, des monopoles publics inefficaces… ­A charge pour lui de s’en emparer avec plus de doigté que pour la démonétisation et la TVA simplifiée.

 

A charge aussi, pour M. Modi, de démontrer que le réformateur économique supplante chez lui le fanatique hindou. Le doute s’est insinué ces derniers mois, sur fond de montée de l’intolérance religieuse. Au printemps, le gouvernement a interdit le commerce de bétail à des fins d’abattage. Une opération séduction à l’endroit des extrémistes hindous, fervents défenseurs de la vache sacrée. Si la Cour ­suprême n’avait pas retoqué ce décret, il aurait décimé les lucratives filières de la viande et du cuir, majoritairement tenues par des musulmans.

 

D’autres anecdotes prêteraient à sourire si elles ne donnaient pas envie de pleurer. Ainsi dans l’Etat de l’Uttar Pradesh, le BJP au pouvoir a rayé, en octobre, le Taj Mahal de sa brochure de promotion touristique. Le splendide mausolée de marbre blanc a le tort d’avoir été bâti par un empereur musulman. Et tant pis s’il est le monument le plus visité du pays. Un effacement de la logique économique au profit de l’idéologie qui, décliné à grande échelle, compromettrait pour de bon le développement du pays.

 

Marie de Vergès, Le Monde.fr le 9 novembre 2017.