Blue Flower

 

 

Le quartier de Bhendi Bazaar, à Bombay, est en pleine rénovation pour loger 20 000 personnes. - Crédits photo : Dhiraj Singh/Bloomberg

 

 

 

Le pays comptera un demi-milliard d'urbains en plus dans trente ans. Les entreprises tricolores, qui visent ce marché, sont en ordre de bataille.

 

Comme un mantra, de New Delhi à Bangalore en passant par Bombay, il a répété ces chiffres. «Dans trente ans, l'Inde abritera 1,7 milliard d'habitants et 500 millions d'urbains en plus. Le pays compte déjà 58 villes de plus d'un million de personnes. Les classes moyennes représentent 300 millions d'individus», assène Gérard Wolf, consultant et fondateur du cabinet Brics Access, qui coprésidait il y a quelques semaines la délégation d'une soixantaine de patrons emmenée, dans trois métropoles indiennes, par Pierre Gattaz, le président du Medef. «En Inde, un quart de la population n'a pas accès à l'électricité et il faudra installer dans les vingt ans 300 gigawatts (GW) de plus» (la puissance équivalente de 187 réacteurs nucléaires EPR!), poursuit Wolf, qui fut un haut dirigeant d'EDF.

 

Pour relever cet immense défi démographique urbain, le premier ministre, Narendra Modi, a lancé un programme visant à bâtir rien moins que… 108 villes durables avec des giga-contrats à la clé. «Les grandes priorités de l'Inde correspondent à des forces françaises», a ainsi plaidé Pierre Gattaz devant le chef du gouvernement indien qui l'a reçu à New Delhi. Le Medef a tiré les leçons d'échecs passés à l'export où l'équipe de France n'a pas su jouer unie et a constitué, voici trois ans, une «task force» sur la ville durable présidée par Gérard Wolf. Objectif? «Chasser en meute» sur les marchés du monde entier. Elle rassemble désormais 450 entreprises, de la multinationale à la PME. En Inde, les Français ont décliné cette organisation dans un «club de la ville durable», regroupant 71 sociétés déjà présentes dans le pays.

 

Et sur le terrain, les entreprises tricolores avancent. Ainsi, à Mysore, ville d'un million d'habitants au sud de l'Inde, Lumiplan, PME spécialisée dans les panneaux électroniques d'information, a déployé un système informatique de gestion des horaires de la flotte de 500 bus. Résultat, des transports plus ponctuels et une économie de 10 à 15 % pour la ville. La société française travaille à Pondichéry, Jaipur et Ahmedabad, la capitale du Gujarat, l'État qu'a dirigé Narendra Modi.

 

C'est aussi à Ahmedabad que Citelum, filiale d'EDF, a installé 64.000 éclairages publics à LED. «C'est le ministère fédéral de l'Énergie qui achète les LED, ce qui permet d'en baisser les prix, explique Carmen Munoz Dormoy, l'enthousiaste PDG de Citelum, et incite les villes à faire des économies d'énergie.»

 

Dans le domaine des transports, la RATP, alliée à Transdev, exploite depuis trois ans la ligne 1 du métro de Bombay qui transporte 400.000 voyageurs par jour, dans des rames… chinoises. Avec une fierté: «Il n'y a pas eu un mort sur notre ligne alors que dix personnes meurent chaque jour en Inde dans les transports collectifs», assure Thierry Mocquiaux, directeur du développement de la coentreprise RATP Dev Transdev Asia.

 

Idéalement, pour bâtir une «smart city», «il faut optimiser tous les secteurs en même temps», pointe Jean-Louis Marchand, président de la Fiec (Fédération de l'industrie européenne de la construction): transports, énergie, gestion de l'eau, des déchets. L'Inde n'a pas encore lancé d'appels d'offres pour des projets globaux dont l'équipe de France s'estime championne. Pour certains sceptiques, le plan des «108 smart cities» semble avant tout un slogan mobilisateur, à l'image du «Make in India» sur l'industrie et de «Skill India» sur la formation, lancés par Modi. Et pourtant, des sociétés ad hoc ont bel et bien été créées par le gouvernement indien pour lancer des appels d'offres. Autre signe de la détermination du premier ministre, «108 directeurs généraux», rattachés à chaque projet, «ont été nommés pour trois ans», remarque Pashim Tewari, de l'ONG All India Institute of Local Self-Government (AIILSG).

 

Japonais et Coréens dans la course

 

Dans la conquête de l'immense marché indien de la ville durable, la France ne concourt évidemment pas seule. «Les Japonais, les Coréens, les Allemands, les Suédois et les Australiens se mobilisent sur les “smart cities”, remarque Pashim Tewari, lors d'une table ronde organisée à Bombay avec la délégation du Medef. Mais ils n'ont pas une approche aussi globale que les Français.» Les Indiens eux-mêmes ont du savoir-faire. Le conglomérat Larsen & Tubro, basé à Bombay, qui fabrique aussi bien des missiles que des ponts, des turbines que des bulldozers, mise lui aussi sur la ville durable. «Cela représente aujourd'hui 60 % de notre chiffre d'affaires infrastructures, un business qui monte, 500 millions d'euros», assure l'un de ses dirigeants. Larsen & Tubro discute avec Thales et est déjà partenaire de Citelum sur l'éclairage d'Ahmedabad.

 

Tous ces projets se heurtent à la question clé du coût. «Nous n'avons pas d'autres options que les partenariats public-privé», résume de son côté Arun Jaitley, le respecté ministre des Finances, devant les patrons français. Face aux Chinois ou aux Japonais qui emportent souvent des projets grâce à leur carnet de chèques, l'Hexagone propose ses solutions financières. L'Agence française de développement (AFD), par exemple, participe à une quinzaine de projets indiens en soutenant le financement d'expertises, mais, aussi, à une échelle plus grande, via un prêt de 100 millions d'euros accordé au gouvernement indien, fléché sur les «smart cities».

 

Dans le bus qui les ramène à l'aéroport de Bombay, les patrons français contemplent les bidonvilles de la mégalopole, ses rivières transformées en cloaques, les monceaux de déchets dans certaines rues, les miséreux venus des campagnes qui dorment sous les échangeurs autoroutiers. La ville durable semble bien lointaine. L'expert Pashim Tewari rappelle cette évidence: «Nous avons d'abord des besoins primordiaux à assurer.»

 

Fabrice Nodé-Langlois, Le Fogaro.fri le 5 novembre 2017.

 

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 06/11/2017.