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Des militaires afghans en patrouille près de Tora Bora, le 17 juin dernier dans la province de Nangarhar. - Crédits photo : GHULAMULLAH HABIBI/EPA/MAXPPP

 

 

 

La libération de Raqqa marque la fin du « califat » de Daech au Proche-Orient. En Afghanistan, le groupe s'étend et contrôle Tora Bora, l'ancien repaire de Ben Laden. L'armée afghane peine à reprendre le terrain perdu.

Juchés sur les collines nord de Tora Bora, les soldats de l'armée afghane scrutent les montagnes rocailleuses qui les séparent de la frontière avec le Pakistan, au sud. Les combattants de l'État islamique sont retranchés dans une zone de huit kilomètres de large. Pour l'instant, tout va bien: pas d'ennemi à l'horizon, pas de coup de feu en cette mi-octobre. Mais pour combien de temps? Dans la base avancée de la 4e brigade du 201e corps, près du village de Suleman Khel, un sous-officier des forces spéciales fixe ses camarades positionnés sur les hauteurs. La radio crépite: «rien à signaler?» demande-t-il. «RAS» lui répond-on. L'adversaire n'est pas loin. «De l'autre côté de cette montagne, c'est le village de Milawa, explique le capitaine Gulbudin, jeune officier au visage émacié.C'est là que Ben Laden vivait en 2001. Nous avons ratissé la zone deux fois, il ne reste plus rien. Les bombardements ont tout détruit, les grottes se sont effondrées. Mais c'est risqué d'y aller. Il y a des arbres partout. Qui sait si l'ennemi ne s'y infiltre pas de temps à autre?»

«Daech a été grassement financé par la maison-mère et gagne de l'argent avec la contrebande de bois et de pierres précieuses.Il débauche même des commandants talibans au prix fort»

Un diplomate

Le général Sangin qui commande la 4e brigade tente d'être optimiste. «Ces terroristes étaient parvenus à investir le district de Chaparhar, non loin de Djalalabad. Nous les avons expulsés en 48 heures et ils se sont repliés sur Tora Bora. Nous allons bientôt leur donner la chasse. Quand ce sera fait, ils auront le choix entre fuir au Pakistan la queue entre les jambes ou se faire tuer», lance-t-il d'un ton sans réplique. On est tenté de le croire. Le général Sangin, la soixantaine bien avancée, a plus de trente-cinq ans d'expérience. Ce Tadjik originaire de la vallée du Panchir a fait ses premières armes auprès du commandant Ahmed Chah Massoud contre l'occupation soviétique dans les années 1980.

Mais quand va-t-il attaquer Daech à Tora Bora? La lutte contre l'EI est la priorité des Américains. Lorsque Donald Trump a dévoilé sa stratégie afghane le 21 août, il a juré de «rayer l'EI de la carte». Mi-juillet, le général Nicholson, le commandant en chef de l'Otan sur place, a promis la victoire «d'ici à la fin de l'année». Le temps presse. Daech serait en train de renforcer ses défenses et de préparer une contre-attaque au dire de plusieurs sources afghanes et occidentales. «Le mouvement est bien armé. Il a été grassement financé par la maison-mère et gagne de l'argent avec la contrebande de bois et de pierres précieuses, affirme un diplomate. Il débauche même des commandants talibans au prix fort.»

«Les talibans battent en retraite, pas Daech, jamais. Leurs hommes se battent jusqu'à la mort»

Sergent Zaman, sous-officier afghan

Reprendre Tora Bora, ce n'est pas seulement s'emparer d'un mythe de l'imaginaire djihadiste. C'est aussi éviter que le massif qui a abrité Ben Laden ne devienne une forteresse inexpugnable, une place forte de l'EI. Le terrain est facile à défendre. La base du général Sangin surplombe une vallée encaissée, cernée de montagnes parsemées d'arbustes et tapissées de roches. Pour y accéder, il faut rouler sur une piste poussiéreuse jonchée de cailloux où chaque kilomètre a des allures de chemin de croix et où le relief invite à l'embuscade. Pire: l'ennemi est coriace. Le sergent Zaman, qui commande un petit poste avancé, a participé aux combats de l'été contre Daech: «les talibans battent en retraite, pas Daech, jamais. Leurs hommes se battent jusqu'à la mort», analyse ce sous-officier d'un ton froid, le visage masqué par une barbe noire et des lunettes de soleil.

Sous son air confiant, le général Sangin cache mal sa prudence: «J'ai moins de 800 soldats. Nous allons d'abord mettre sur pied une force locale de 500 villageois qui tiendra le terrain libéré, puis nous partirons à l'attaque.» Son quartier général est une modeste propriété en pisé, et les équipements ne sont pas légion: quelques Humvee, des 4 × 4 Ford sans blindage, une poignée de soldats, pas d'armes lourdes. Difficile de libérer Tora Bora dans ces conditions.

«L'Afghanistan est un narco-État. Il est presque impossible de rencontrer des hommes d'influence qui ne sont pas dans l'industrie de la drogue»

Un diplomate anglo-saxon

Assis dans le jardin très kitsch de sa maison de Kaboul, le député Haji Zahir Qadir enrage de voir l'armée rester inerte. Chef du puissant clan Arsala, riche homme d'affaires de l'Est afghan, Haji Zahir dispose de sa propre milice qu'il a lancée contre Daech l'année dernière dans le district d'Achin, non loin de Tora Bora. «Nous sommes un millier de combattants. Daech, on peut s'en occuper», tonne-t-il. Cet homme au crâne dégarni compte parmi les grandes fortunes du pays. Sa famille a bâti sa richesse sur la contrebande de marchandises importées et sur celle de bois exporté vers le Pakistan, mais aussi sur la drogue. Du coup, le gouvernement paraît hésiter avant de confier à Haji Zahir les rênes de la force villageoise qui tiendra Tora Bora: renforcer des milices liées à la drogue, c'est renforcer les narco-trafiquants.

Haji Zahir Qadir s'est toujours défendu de tremper dans le trafic de narcotiques. En août 2011, le bureau du procureur général avait ouvert une enquête sur un réseau de contrebande de drogue impliquant des policiers sous ses ordres. Haji Zahir avait rétorqué qu'il s'agissait d'un complot. Sans convaincre. «L'Afghanistan est un narco-État, insiste un diplomate anglo-saxon. Il est presque impossible de rencontrer des hommes d'influence qui ne sont pas dans l'industrie de la drogue.»

D'ailleurs, la province du Nangarhar, qui comprend Tora Bora et la ville de Djalalabad, était la cinquième région productrice de pavot en 2016 d'après l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Elle compterait plusieurs laboratoires de transformation. Daech, en s'installant dans une bande de territoire le long de la frontière, a perturbé le narco-trafic et aurait fait main basse sur des laboratoires. Au point que la drogue serait devenue une source de revenu non négligeable. Lorsque le mouvement avait occupé le district d'Achin en 2015, il avait d'abord interdit la culture du pavot qui avait chuté de 45 % en un an dans la province, avant de faire machine arrière. D'après l'ONUDC, la production de cette plante, qui sert de base à l'héroïne, a bondi de 27 % l'an dernier dans le Nangarhar pour atteindre 465 tonnes.

«La branche afghane de l'EI est une création de l'agence de renseignement pakistanaise»

Général Sangin, commandant de brigade de l'armée afghane

Reste que les hésitations gouvernementales à laisser Haji Zahir croiser le fer avec Daech jouent en faveur de l'organisation, qui en profite pour remplacer ses hommes tués au combat. Depuis l'émergence du groupe en Afghanistan en janvier 2015, la plupart de ses chefs ont été «dronés» par les Américains. Et pourtant, l'EI continue d'exister dans les provinces de Kunar, de Nangarhar et de Logar, frontalières du Pakistan. De quoi faire peser de lourds soupçons sur Islamabad. Tous les Afghans un peu informés sont convaincus que leur voisin finance et approvisionne Daech en armes et en chair à canon. À Tora Bora, le sergent Zaman s'étonne de voir un adversaire qui «n'est jamais à court de munitions.» Son supérieur, le général Sangin, est plus direct: «La branche afghane de l'EI est une création de l'agence de renseignement pakistanaise, l'ISI.»

Le refrain a un air de déjà-vu. Depuis la chute des talibans en 2001, Kaboul accuse son voisin d'héberger les chefs insurgés ainsi que la mouvance de Sirajuddin Haqqani qui coordonnerait ses actions avec l'armée pakistanaise. «Il arrive que des commandants du réseau Haqqani aient des réunions dans des bases militaires pakistanaises. Ainsi, ils sont à l'abri des drones américains», livre un informateur européen. Pour Islamabad, il s'agit de garder la main sur le jeu politique afghan afin de contrer l'influence grandissante de son rival indien. Le Pakistan nie fermement tout soutien à l'insurrection afghane et à Daech.

«Les soldats américains combattent sur un terrain propice à la guérilla. Même en comptant les forces afghanes, ils ne sont pas assez nombreux»

Un diplomate occidental en poste à Kaboul

L'autre aspect qui interpelle les observateurs occidentaux, c'est la capacité de l'EI à combler ses pertes. «Les écoles coraniques pakistanaises du Lashkar-e-Taiba, une formation djihadiste locale proche de l'ISI, fournissent le gros du contingent, je dirais dans les 70 %», affirme le diplomate anglo-saxon. Un constat que nuance Borhan Osman, chercheur à l'International Crisis Group: «L'implication du Lashkar-e-Taiba demeure difficile à prouver. En revanche, la majorité des recrues sont des Pakistanais et des Afghans sortis des madrasas salafistes pakistanaises.» D'autres nationalités complètent le contingent: Ouzbeks, Chinois, Tadjiks, Kazakhs et quelques dizaines d'Indiens. Ceux venus d'Irak et de Syrie après les défaites essuyées par la maison-mère seraient moins d'une centaine. «Daech dispose d'un millier de combattants rien qu'à Tora Bora», assure Haji Zahir. Deux sources de renseignement occidentales donnent une estimation voisine: 500 hommes environ tandis qu'à travers le pays, ils seraient environ 5.000. L'Otan évoque plutôt «un effectif total de 1.000 à 1.500 hommes.»

L'engagement d'étudiants pakistanais radicalisés sur le théâtre afghan n'est pas une nouveauté. Dans les années 1980 et 1990, les madrasas ont envoyé des milliers d'élèves se battre au côté de la résistance à l'occupation soviétique puis des talibans, avec l'appui de l'ISI. C'est dire si leur recrutement dans les rangs de Daech augure d'une guerre longue: «les hommes de l'État islamique en Afghanistan sont convaincus de représenter le califat et la chute de leur maison-mère au Moyen-Orient n'y changera rien. Nous avons affaire à une force idéologique qui veut s'étendre coûte que coûte. En plus, les soldats américains combattent sur un terrain propice à la guérilla. Même en comptant les forces afghanes, ils ne sont pas assez nombreux», avertit un diplomate occidental en poste à Kaboul. La campagne afghane de Daech ne fait que commencer.

Emmanuel Derville Le Figaro (Premium) le 23 octobre 2017.