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L’Inde dépassée par la faillite de son système public de santé - Boll pour «Les Echos »

 

 

Le secteur hospitalier public indien est au bord de l’explosion. Corruption massive, forte concurrence du privé, manque de médecins bien formés: c’est tout une politique de santé qu’il faut rebâtir.

 

 

En Inde, un drame hospitalier en chasse un autre. En août dernier, 63 enfants ont trouvé la mort, en l'espace d'une semaine, dans l'hôpital public de Baba Raghav Das Medical College dans l'Uttar Pradesh. La raison ? Vraisemblablement une défaillance dans l'approvisionnement en oxygène que le fournisseur a cessé de livrer faute d'être payé. Cette tragédie n'est malheureusement pas la dernière. Alors que cette histoire faisait la une des médias internationaux cet été, un nouveau drame du même ordre était passé sous silence quelques semaines plus tard. A Farrukhabad, autre ville située dans ce même Etat le plus peuplé de l'Inde, 49 nouveau-nés ont, une fois encore, trouvé la mort, asphyxiés, cette fois dans l'hôpital public de Ram Manohar Lohia.

« L'argent s'évapore »

Ces tragédies ne sont que le symptôme d'une crise profonde qui perdure depuis de longues années au sein même du système hospitalier étatique indien. « Ce secteur souffre d'une corruption endémique à tous les échelons », explique un connaisseur, l'argent s'évapore aussi bien dans les commandes d'équipements,  l'achat de médicaments que dans la laverie du linge ». En Inde, c'est de notoriété publique : trois personnes sur quatre interrogées jugent les hôpitaux publics corrompus. Un constat confirmé par l'enquête d'opinion menée par LocalCircles, une plate-forme citoyenne. 41 % des personnes interrogées estiment que cette corruption ne pourrait être combattue qu'en renforçant l'unité de lutte gouvernementale dans ce domaine, 18 % évoquent l'idée d'une privatisation de ces hôpitaux, 29 % celle d'acheter en ligne les fournitures.

En langage plus feutré, le rapport de la Central Medical Services Society, un organisme indépendant du ministère de la Santé, pointe lui aussi de nombreuses déficiences dans la chaîne d'approvisionnement.  « Les données sont collectées manuellement et le système d' information sur la gestion des stocks est faussé. Du coup, il y a des erreurs dans l'estimation des quantités et des retards dans le règlement des approvisionnements , souligne-t-il. Compte tenu de ces lacunes, la fourniture de vaccins, de contraceptifs et de médicaments se fait de manière irrégulière, avec des excès dans certains endroits et des pénuries dans d'autres régions du pays. » De surcroît, le budget de la santé reste extrêmement faible en Inde, de l'ordre de 1,2 % du PIB, et ce, alors même que le plan de politique de santé dès 2015 avait promis de progressivement le porter à 2,5 %.

Un lit d'hôpital pour 2.046 personnes

Les plus démunis n'ont cependant souvent d'autre choix que de fréquenter ces hôpitaux publics. Ces derniers sont d'ailleurs bondés. Les lits y sont souvent partagés par plusieurs patients. D'après le rapport « National Health Profil » de 2017, le pays ne compterait en effet qu'un lit d'hôpital pour 2.046 personnes. Pis, les médecins, eux aussi, manquent. Seuls 10 % d'entre eux travaillent dans le public. La raison ? Les salaires et les conditions de travail. A Gurgaon, par exemple, les rémunérations sont environ 5 fois plus élevées dans le privé. Les hôpitaux privés parviennent d'ailleurs à attirer un grand nombre d'étudiants en médecine de pays étrangers comme l'Afghanistan et l'Irak. « Nous venons ici car les médecins indiens sont très réputés », raconte Yalda, une interne afghane, qui a déboursé 1.000 dollars pour une formation de six mois dans un hôpital privé de Delhi.

Manque de qualification

Plus globalement, la difficulté à former de vrais médecins est l'un des handicaps majeurs de l'Inde. Le pays compte environ 462 collèges médicaux et 3.123 institutions qui forment des infirmières chaque année, mais, avec la population indienne qui augmente annuellement de 26 millions de personnes, le besoin se fait toujours plus grand. « L'Inde continue d'annoncer de nouveaux hôpitaux comme AIIMS -- hôpital public modèle de New Delhi -- dans les Etats mais où se trouvent les facultés en mesure de former des docteurs ? » s'interroge Sujatha Rao, ancien ministre de la Santé dans l' « Hindustan Times ». Selon le rapport de l'OMS qui se base sur le recensement de 2001, le pays avait à cette époque besoin de 700.000 docteurs en plus là où les universités ne pouvaient en former que 30 à 50.000 environ par an. Le manque de qualification est particulièrement élevé dans les campagnes. Selon un rapport de l'Organisation mondiale pour la santé (OMS), seuls 58 % des médecins en ville auraient un diplôme adéquat . Dans les zones rurales ils ne seraient plus que 19 %.  « Souvent les gens malades ne vont à l'hôpital qu'après avoir vu des guérisseurs de la foi, des charlatans et des praticiens non qualifiés », explique Sujatha Rao, « avec des diagnostics plus précoces et de vrais soins, de nombreuses vies pourraient être sauvées ».

Pour y remédier, certains experts préconisent une plus grande surveillance de ces pratiques par Etat et district ainsi que des formations de base aux premiers soins. « Il y a eu un effort massif pour étendre la quantité d'infrastructures de santé publique en Inde, en particulier dans les zones rurales, reconnaissent Shamika Ravi et Mudit Kapoor, chercheurs de Brookings India, mais les soins de santé ne peuvent bien évidemment être exclusivement liés à la construction, l'accent doit être mis d'urgence sur les besoins humains et l'approvisionnement en équipements et médicaments. » Pour ce faire, ils invitent à suivre les réformes de gouvernance menées dans les Etats le mieux placés en termes de politique de santé. Le Kerala est l'un d'entre eux.

Marjorie Cessac, Les Échos.fr, le 11 octobre 2017.