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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

 

Dessin d’Esquivel paru dans La Prensa Libre, San José (Costa Rica). Esquivel

 

L’exode, depuis le 25 août, de plus de 120 000 réfugiés rohingyas au Bangladesh témoigne des très fortes tensions communautaires. Pour l’historien Thant Myint-U, elles sont le résultat d’un héritage colonial mal digéré et de l’ultranationalisme. Autant d’écueils à l’avènement d’un État apaisé.

Il y a quatre-vingts ans, la Birmanie (également appelée Myanmar) est devenue une colonie britannique distincte de l’Inde. Cet anniversaire est passé inaperçu. Pourtant, cette scission est l’un des événements les plus marquants de l’histoire du pays.

Elle résulte de la loi relative au gouvernement de la Birmanie adoptée en 1935 par le Parlement britannique. Ainsi, le 1er avril 1937, la Birmanie est devenue une entité dotée d’un gouvernement en partie élu, d’un Parlement et d’un gouverneur placé sous l’autorité directe de Londres. Un premier pas vers l’autonomie et la reconnaissance de l’identité distincte du pays.

Cette scission a eu lieu après des années de débats tumultueux. Mais les problèmes liés à l’identité n’ont pas cessé depuis. Ils ont entraîné durant tout le XXe siècle guerre, isolement et appauvrissement. Aujourd’hui, les mêmes questions hantent le processus de paix entre l’État et les organisations armées des minorités ethniques [mis en place depuis l’élection en 2015 d’un gouvernement civil, une première après plus de cinquante ans de junte militaire, instaurée en 1962]. Elles affectent le sort des populations musulmanes et l’ouverture du pays aux échanges mondiaux. Irrésolues pour la plupart, ces questions sont cruciales pour l’avenir de la Birmanie.

Un empire qui s’étendait du Bhoutan aux abords de Bangkok

La séparation d’avec l’Inde a été un triomphe pour le nationalisme birman. Les Birmans (également appelés Bamas) sont le groupe majoritaire. Ils sont bouddhistes pour la plupart, parlent la langue birmane et vivent dans la vallée de l’Irrawaddy. Au XIXe siècle, trois conflits dits “guerres anglo-birmanes” ont paralysé puis anéanti leur empire qui, à son apogée, s’étendait quasiment du Bhoutan aux abords de Bangkok. En 1885, les Britanniques ont aboli la monarchie millénaire birmane et annexé la vallée de l’Irrawaddy à la nouvelle province indienne appelée Birmanie britannique. La psyché nationale birmane ne s’en est jamais vraiment remise.

Sous la domination britannique, le régime colonial stimule la croissance économique qui s’accompagne d’une immigration de millions de personnes venues du sous-continent indien. La Birmanie est alors une terre plus prospère que ce dernier, la “première Amérique” pour de nombreuses familles indiennes, un lieu où saisir de nouvelles opportunités et se réinventer.

À la fin des années 1920, le port de Rangoon concurrence celui de New York en nombre d’arrivée de migrants. Pendant la seule année 1927, 428 300 personnes y débarquent (à une époque où le pays compte environ 10 millions d’habitants). Rangoon devient ainsi une ville indienne.

Pour les Birmans, la modernité se conjugue alors avec une société pyramidale où les Européens occupent le sommet. Les Indiens sont, eux, majoritaires dans les professions qualifiées et le commerce et gonflent les rangs de la nouvelle classe de travailleurs urbains. Les relations des Birmans avec ces derniers se dégradent, ainsi que celles avec la communauté chinoise immigrée, moins nombreuse mais notable. Quand la Grande Dépression [en 1929] commence, les tensions s’intensifient : à Rangoon, des émeutes éclatent pour la première fois contre les Indiens en 1930 et contre les Chinois en 1931.

Restaurer la fierté raciale

Une nouvelle génération d’hommes politiques émerge à cette époque, animée par le souhait de restaurer la fierté raciale. L’un des groupes les plus radicaux s’appelle Do Bama (“Nous, les Birmans”). Il s’inspire notamment du nationalisme irlandais du Sinn Fein. Leur chant, devenu l’hymne national, comporte le refrain “C’est notre terre”. Autrement dit, ce n’est pas la vôtre. Beaucoup estiment que les entreprises étrangères sont foncièrement profiteuses. Ils sont attirés à la fois par l’extrême droite et l’extrême gauche européennes. Certains pensent que le bouddhisme est menacé. Les violences communautaires prennent une tournure anti-musulmane dès 1938. À son apparition, le nationalisme birman est un mouvement que l’on qualifierait aujourd’hui d’anti-mondialisation et d’anti-immigration.

Mais cela n’a pas toujours été le cas. Ainsi, les rois birmans des XVIIIe et XIXe siècles affirmaient descendre du clan des Shakya, celui du Bouddha. Pour eux, l’Inde était alors une terre sacrée et un haut lieu de la connaissance. Jusqu’à la chute de Mandalay en 1885 [lors de la troisième guerre anglo-birmane et de la défaite du roi Thibaw], les Indiens étaient considérés comme des exemples à suivre. Cette année-là, un brahmane appelé Govinda, venu de Bénarès [aujourd’hui Varanasi, dans le nord de l’Inde], avait d’ailleurs été invité à observer les rituels royaux pour éventuellement les corriger.

En mai dernier, Facebook a interdit l’utilisation du mot kala, classé au rang d’insulte raciale et de discours haineux. Mais il n’y a pas si longtemps, être un kala, un étranger, était prestigieux, tout en suscitant des inquiétudes, avant même l’époque coloniale. Pour la cour birmane, il désignait les personnes venues d’Occident qui se ressemblaient toutes (aux yeux des locaux) : les Indiens principalement, mais aussi les Perses, les Arabes et les Européens, y compris les kala de Bilat (c’est-à-dire d’Angleterre). Mais au XIXe siècle, les Birmans se sont mis en tête qu’ils étaient le peuple du Bouddha, et que chrétiens et musulmans étaient des intrus en terre sainte.

La “voie birmane vers le socialisme”

Le colonialisme a transformé un respect mêlé d’inquiétude en animosité raciale. La scission de la Birmanie et de l’Inde a entraîné des règles plus strictes en matière d’immigration. Quand les Japonais ont envahi le pays en 1942, des centaines de milliers d’Indiens ont fui, craignant la violence des nationalistes birmans [ces derniers se sont associés à l’armée japonaise pour créer leur propre armée]. Ils ne sont jamais revenus. Beaucoup d’autres sont partis après l’indépendance birmane [en 1948], puis dans les années 1960, quand les entreprises indiennes et chinoises ont été nationalisées dans le cadre de la politique dite “voie birmane vers le socialisme”. À cette époque, la xénophobie était érigée en politique officielle.

La loi de 1935 organisant le gouvernement de Birmanie a également aggravé les divisions internes. Avant la colonisation britannique, le pays était la somme des cohabitations de plusieurs peuples et royaumes. Comme partout ailleurs, ceux-ci connaissaient successivement grandeur et décadence. Ce n’était plus le cas avec la Birmanie moderne émergeant du Raj [empire britannique du sous-continent indien]. Mais le régime colonial mourant n’a rien fait pour donner corps à ce nouveau pays. Ou plutôt son attitude a conduit à la radicalisation des groupes ethniques et des clivages politiques.

À chaque recensement impérial, réalisé une fois tous les dix ans de 1861 à 1931, les Britanniques ont tenté de comprendre la composition ethnique du pays. En Inde, les gens étaient classés par castes. Et, pendant un temps, les Birmans, les Arakanais et d’autres ont été regroupés dans les tableaux de castes sous le titre “Aborigènes semi-hindouisés”. Mais, dès les premières années du XXe siècle, les Britanniques ont classé les habitants de Birmanie selon leurs langues, s’inspirant d’idées en vogue dans le domaine de la linguistique comparée. Cette méthode rejoignait partiellement les conceptions précoloniales qui différenciaient aussi les Birmans, les Shans, les Môns et d’autres ethnies (lu-myo, “types de personnes”).

Découpage ethnique et géographique

C’est aussi au XXe siècle que l’appartenance ethnique devient une caractéristique jugée immuable, devant s’accompagner d’un traitement idoine. Ainsi, certaines ethnies sont alors considérées comme autochtones, et d’autres non. Certains hommes sont recrutés dans l’armée alors que d’autres, notamment les Birmans, en sont très souvent exclus.

Le découpage est aussi géographique. Les plaines de Birmanie sont placées sous l’autorité directe du régime colonial, puis elles gagnent progressivement en autonomie. C’est la Birmanie de la mondialisation, de l’immigration et du mouvement anticolonial, celle qui voit naître le nationalisme birman. Les Karens sont la principale minorité “autochtone”. Ils ont leurs dirigeants chrétiens et leurs aspirations nationalistes. Tout comme les Indiens et les “Anglo-Indiens”, ils obtiennent à ce titre des sièges au Parlement de 1937.

 

 

Quelque temps avant l’indépendance, les responsables karens demandent à Londres l’attribution d’un territoire propre au sein du Commonwealth. Ils avaient loyalement combattu avec les Britanniques [contre les Japonais] pendant la Seconde Guerre mondiale et se sentent trahis quand cette demande est poliment refusée.

Mais il y avait aussi une autre Birmanie, complètement différente : les “zones frontalières”, soit la moitié du pays, très éloignées du pouvoir central et gouvernées de fait par des chefs héréditaires. Des zones complètement exclues de la modernisation économique et des réformes politiques des années 1930. En 1947, alors que les Britanniques quittaient la région dans la précipitation, les Shans et diverses communautés se sont décidés, après plus ou moins d’hésitation, à rejoindre les autres composantes de la Birmanie pour former une nouvelle république. L’autonomie a été alors promise, fusionnant les idées d’appartenance ethnique et de territoire.

Au cours des décennies suivantes, le pays a échoué à édifier une nation, n’a pas su surmonter l’héritage colonial, a subi une guerre ethnique et s’est délibérément isolé du monde extérieur.

Imaginer une identité nationale ouverte à de nombreuses ethnies

Le défi principal réside aujourd’hui dans le nationalisme des Birmans, ou Bamas, et la possibilité d’imaginer une identité nationale potentiellement ouverte à de nombreuses ethnies. Les nationalistes birmans ont avant tout cherché à unir et à protéger le pays contre la menace existentielle que font planer les étrangers, notamment les populations de leurs grands voisins chinois et indien. Pour de nombreux Birmans, les minorités acceptées comme “autochtones” doivent être assimilées.

Pour les autres groupes autochtones mais non reconnus comme tels, le nationalisme birman lui-même constitue un écueil. Il nourrit les inégalités au sein de la république indépendante, l’impossibilité pour ces groupes de profiter des débouchés économiques et la crainte de voir leurs identités se dissoudrent dans une modernisation dominée par les Birmans.

Et qui est jugé autochtone ? En s’inspirant du recensement impérial de 1921, entre autres, les chefs militaires birmans ont publié une liste de 135 “nationalités” autochtones. On y trouvait par exemple les Kamans (un peuple musulman descendant de la garde rapprochée d’un prince moghol du XVIIe siècle réfugié dans l’Arakan) et les Kokangs sinophones (dont les ancêtres ont fui les Mandchous dans les années 1600). L’ancien classement par ethnies datant de l’ère coloniale a été remis au goût du jour pour inclure tous les groupes jugés autochtones (taing-yin-tha, littéralement “le fils proche du territoire”).

Les musulmans d’Arakan

Les descendants des immigrés indiens et chinois arrivés aux XIXe et XXe siècles ont été exclus de la liste. La population musulmane de l’État d’Arakan a subi le même sort ; elle représente aujourd’hui un tiers des 3,1 millions d’habitants de ce dernier. Pour les nationalistes birmans et arakanais, ils sont les descendants des migrants de l’époque coloniale venus du Bengale ou des immigrés clandestins arrivés plus récemment. Ils ont progressivement adopté le nom de Rohingyas, qui sous-entend qu’ils sont aussi autochtones. Ce sous-entendu est violemment contesté et place le mot même de “Rohingya” au cœur d’un débat houleux [utiliser ce terme est considéré comme une prise de position favorable à cette minorité].

La flambée des violences depuis 2012 est, dans une certaine mesure, un conflit ethnique local datant de la Seconde Guerre mondiale, mais la pathologie qui attise la discrimination est liée aux racines anti-immigration de la scène politique moderne. Dans tous les camps, on trouve une définition figée de l’appartenance ethnique, de “groupes ethniques” qui doivent être inclus ou exclus de la nation émergente.

À quoi ressemblera l’avenir ? La Birmanie est un pays qui change très vite. Ses habitants se déplacent de plus en plus, à l’étranger mais aussi à l’intérieur de ses frontières. Les ethnies cohabitent et les mariages mixtes se développent. L’urbanisation gagne du terrain et, sous peu, une majorité vivra dans les quelques grandes villes. Les dirigeants de la Birmanie affirment qu’ils marchent vers la démocratie, la paix et l’intégration économique vis-à-vis du monde extérieur. Le pays porte encore le fardeau des classifications ethniques coloniales et de l’ultranationalisme. Ce dernier exclut les étrangers, et les deux alimentent aisément les conflits ethniques et la recrudescence de la xénophobie.

À cet égard, la principale menace pour la Birmanie n’est pas le retour à la dictature, mais l’avènement d’une démocratie intolérante associée à un nationalisme excluant. Il est temps de réexaminer l’histoire d’un œil honnête et critique, et de se mettre en quête d’une nouvelle identité birmane plus ouverte pour aborder le XXIe siècle.

Nikkei Asian Review*, traduction Courrier International le 8 septembre 2017

*Tokyo, Hebdomadaire, (anglais, japonais, chinois) Le Nikkei renforce sa couverture de l’Asie en consacrant une publication hebdomadaire à la région. Reportages, analyses, enquêtes – notamment économiques – font de cette publication une source précieuse pour suivre l’actualité. Une manière pour le groupe de presse japonais Nikkei de se diversifier en offrant ainsi du contenu en anglai

 

 

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