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Dans « I Am a Troll », la journaliste indienne Swati Chaturvedi dénonce les pratiques agressives sur les réseaux sociaux des petites mains du parti nationaliste hindou.

« Nous sommes les leaders du monde sur les réseaux sociaux », s’est amusé Donald Trump, lors de la visite, fin juin, du premier ministre indien Narendra Modi à Washington. Le président des Etats-Unis n’est ni l’inventeur des fake news ni le premier dirigeant politique à s’être servi des réseaux sociaux : avant lui, le nationaliste hindou du Bharatiya Janata Party (BJP) Narendra Modi a réussi à se faire élire en 2014 grâce à des militants dévoués et très organisés sur Internet.

 

C’est ce que révèle l’ouvrage I Am a Troll. Inside the secret world of the BJP’s digital army, publié en Inde fin 2016, qui décrit pour la première fois les campagnes orchestrées sur les réseaux sociaux par les membres du BJP, parti qui ne recule devant rien pour imposer son idéologie. Entraînés par des chefs de meute qui comptent des dizaines de milliers d’abonnés, ces soudards de l’ère numérique attaquent violemment tous ceux qui osent critiquer Narendra Modi. « Nous sommes en train de normaliser la haine », s’est même indigné un député indien en brandissant au Parlement l’ouvrage devenu best-seller. Initialement publié en anglais, il a ensuite été traduit en hindi et en marathi, la langue vernaculaire du Maharashtra.

 

 

Véronique Dorey

 

La journaliste Swati Chaturvedi entreprend son enquête au début de l’année 2015, après avoir ressenti de la « nausée » devant les flots d’insultes souvent sexistes reçues chaque jour sur son compte Twitter dès qu’elle émet la moindre critique sur les nationalistes hindous. Leurs auteurs se cachent souvent derrière des photos de profil représentant des divinités hindoues ou des mannequins blondes – ces « trolls » veulent attirer les abonnés tout en restant anonymes. Dans le livre, le témoignage clé de Sadhavi Khosla, une jeune entrepreneuse qui décide, fin 2013, de rejoindre l’équipe de campagne de M. Modi avant de démissionner deux ans plus tard, dévoile l’organisation pyramidale du système.

 

Une « liste de cibles » de journalistes à attaquer

 

Arvind Gupta, qui dirige à l’époque la cellule des technologies de l’information du parti nationaliste hindou, la reçoit dans un bureau, « entouré de grands écrans qui affichent en temps réel les données sur l’activité et les tendances sur les réseaux sociaux ». Il lui donne une hit list, une « liste de cibles » de journalistes à attaquer. Pendant près d’un an, y compris plusieurs mois après la victoire de M. Modi aux élections, Sadhavi Khosla passera ses journées sur les réseaux sociaux à relayer les attaques en suivant les instructions du parti.

 

Swati Chaturvedi révèle également comment le BJP a organisé une offensive contre le célèbre acteur musulman Aamir Khan, dont la femme avait déclaré qu’elle ne se « sentait plus en sécurité » dans le pays à cause de la montée de l’intolérance religieuse. Les trolls ne se sont pas contenté de s’en prendre à l’acteur sur les réseaux sociaux, ils ont obtenu du site marchand Snapdeal la rupture de leur contrat publicitaire.

 

Très tôt, les nationalistes hindous ont pris conscience de l’importance des réseaux sociaux. La cellule informatique du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS, Corps des volontaires nationaux), l’organisation mère des nationalistes hindous, dont dépend le BJP, dépêche des cadres dans des contrées lointaines pour former des jeunes militants à l’informatique tout en leur donnant des rudiments d’anglais.

 

Contourner les médias traditionnels

 

« Utiliser un ordinateur, c’est si facile et ça me donne tellement de pouvoir », témoigne dans le livre l’un de ces apprentis, qui possède 15 000 abonnés et qui avait auparavant « peur de l’informatique ». Les petites mains de la propagande gardent un œil sur l’activité des idéologues du mouvement et les épaulent en cas d’offensive. Parmi eux, on trouve des hommes politiques, mais aussi de simples cadres du secteur privé, comme cet employé du laboratoire pharmaceutique Novartis, qui anime pendant son temps libre un site d’informations nationaliste hindou.

 

Tout en haut de la pyramide, il y a M. Modi lui-même, le dirigeant qui compte le plus d’abonnés (32,2 millions) sur Twitter dans le monde après Donald Trump, qui a promu dans son cabinet un conseiller chargé des réseaux sociaux au rang de joint secretary, l’un des plus élevés de la fonction publique. Un gage de modernité dans un pays où la moitié de la population a moins de 24 ans, et surtout un moyen de contourner les médias traditionnels. Depuis qu’il a été élu premier ministre, M. Modi n’a donné aucune conférence de presse, mais poste régulièrement des messages sur les réseaux sociaux. « Son parti utilise le réseau WhatsApp, très répandu dans le pays, pour diffuser des informations biaisées ou des rumeurs », ajoute Swati Chaturvedi.

 

M. Modi appelle ses lieutenants sur les réseaux sociaux les yodha, c’est-à-dire les « guerriers ». Il les a invités à sa résidence en juillet 2015, malgré les profils sulfureux de certains. L’un d’entre eux, Tajinder Bagga, a par exemple organisé une descente chez un avocat défendant les droits de l’homme pour le tabasser devant les caméras de télévision. D’autres attaquent violemment les minorités religieuses, comparant les musulmans à des « cochons ». « Les mots ne sont pas que des mots. Ils peuvent amplifier des actes, des émeutes, la violence », s’inquiète Swati Chaturvedi.

 

« Un Etat mafieux pyramidal et décentralisé »

 

Et l’auteure de s’interroger : « Quel autre leader dans le monde suit des comptes Twitter qui menacent de viol leurs opposants ? Quel autre premier ministre dans le monde suit des comptes Twitter qui publient des menaces de mort ? » Une façon de les contrôler, ou de garder un œil sur eux ? « Nous nous dirigeons vers un Etat mafieux pyramidal et décentralisé, estime Arun Shourie, ancien ministre du BJP et opposant de Narendra Modi. Les brigands locaux roueront de coups celui dont ils estiment qu’il se comporte mal pendant que les gens du gouvernement regarderont ailleurs. »

 

Peu après la sortie du livre I Am a Troll, Arvind Gupta a dû annuler en janvier 2017 une conférence prévue à l’université Jawaharlal-Nehru de New Delhi sur l’« illettrisme numérique », sous la pression des syndicats étudiants. Il a nié la participation de Sadhavi Khosla, la personne qui a témoigné dans le livre, à la campagne du BJP sur les réseaux sociaux, tout comme sa responsabilité dans la campagne visant l’acteur Aamir Khan ou l’enseigne Snapdeal. Cible favorite des trolls, Swati Chaturvedi est la première journaliste à avoir déposé plainte pour harcèlement contre un utilisateur de Twitter qui l’insultait nuit et jour. L’enquête n’est pas allée très loin : les policiers lui ont expliqué que celui qui se cachait derrière l’avatar était trop haut placé dans le gouvernement pour pouvoir être mis en cause.

Julien Bouissou, Le Monde.fr  le 20 août 2017

 

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UN EXTRAIT DE « I AM A TROLL » :

 

« Narendra Modi a 21,6 millions d’abonnés sur Twitter, et lui-même suit 1 375 comptes. Dans un communiqué, le Bureau du premier ministre (Prime Minister’s Office, PMO) a indiqué que les pseudos du premier ministre, @Narendramodi et @PMO, sont gérés par le premier ministre lui-même. Les personnes qu’il fréquente au quotidien (responsables du PMO, dirigeants du BJP, etc.) affirment que M. Modi est obsédé par la plateforme et surveille attentivement les médias sociaux.

L’énergie que M. Modi déploie dans cette activité ne peut qu’impressionner, mais elle soulève en même temps une question inquiétante. Pour quelle raison le premier ministre de l’Inde est-il le seul dirigeant mondial à suivre le fil de certains des excités les plus dangereux de son pays ? Parmi les comptes que suit M. Modi, vingt-six se livrent de façon routinière au harcèlement sexuel, profèrent des menaces de mort et insultent les journalistes et les politiciens des autres partis, faisant preuve d’une hostilité particulière envers les femmes, les minorités et les Intouchables. Affublés de pseudos tels que « Proud Hindu » (« Hindou et fier de l’être »), « Garvit Hindu » (« fier Hindou »), « desh bhakt » (« patriote »), « Namo Bhakt » (« dévot »), « Bharat Mata Ki Jai » (« Vive notre mère l’Inde ») et « Vande Mataram » (l’hymne national indien), ces utilisateurs sont bruyants et vindicatifs, affichent inévitablement le visage de M. Modi dans leur photo de profil et affirment qu’« être suivis par le premier ministre de l’Inde est une bénédiction ».

Lorsque des citoyens agressés interpellent en ligne M. Modi et lui demandent pourquoi il suit ces comptes, celui-ci garde obstinément le silence. A l’heure où ce livre est mis sous presse, le premier ministre ne s’est pas une seule fois désabonné d’un compte Twitter malgré le dépôt de plaintes et, une fois, la suppression d’un compte par Twitter.

Bien au contraire, le premier ministre a, le 1er juillet 2015, invité les détenteurs de 150 des comptes qu’il suit à une rencontre baptisée Digital Sampark qui s’est tenue dans sa résidence officielle du 7, Race Course Road (rue renommée depuis Lok Kalyan Marg). Le lendemain, plusieurs des agresseurs en ligne cités dans ce chapitre ont tweeté des photos où ils apparaissent au côté du premier ministre et les ont affichées sur leur timeline. Cette rencontre autour du réseau social avait été organisée par le président du cabinet technologique du BJP, Arvind Gupta, qui avait personnellement sélectionné les yodha (« guerriers »), comme les appellent officiellement le BJP et les ministres du gouvernement. »

Pages 16-17 (traduit de l’anglais par Gilles Berton).

 

I Am a Troll. Inside the secret world of the BJP’s digital army, de Swati Chaturvedi (Juggernaut, 2016, non traduit).