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Alors que le gouvernement Modi accélère la construction de fermes photovoltaïques dans tout le pays, le prix du kilowattheure est tombé en dessous de celui de l’électricité au charbon, mettant en cause la survie de la filière.

 

Cette année, la mousson de printemps a traversé furtivement la pointe sud de l’Inde. Les campagnes du Tamil Nadu ont soif et les stratocumulus qui défilent à vive allure, avares de pluie, se contentent de jeter des ombres furtives sur la ferme solaire que le groupe industriel Adani a récemment construite à Kamuthi, entre Madurai et la côte de Coromandel.

 

Deux millions et demi de panneaux photovoltaïques s’exposent ici, plein sud. Depuis leur mise en service, début 2016, ils sont capables d’offrir 648 mégawatts d’électricité, ce qui a permis à ce site de s’afficher fièrement comme le plus grand au monde, jusqu’à ce qu’une ferme solaire chinoise de la province de Qinghai le détrône en février. A Kamuthi, l’ironie du sort veut que les cellules photovoltaïques aient été fournies par des fabricants chinois.

 

La centrale s’étend sur un bon millier d’hectares divisé en cinq parcelles. Entre les clôtures de fils barbelés, quelques hameaux enclavés continuent de survivre, tel Thathakulam, accessible par une piste étroite et poussiéreuse. Les paysans y vivent de la juliflora, un buisson sauvage qui pousse comme du chiendent sur cette terre aride. Le tronc et les branches sont brûlés à petit feu, le long des rangées de panneaux solaires, pour produire du charbon vendu ensuite aux centrales thermiques – paradoxe ultime d’une région qui se veut à l’avant-poste des énergies renouvelables dans le sous-continent.

 

« La demande en électricité augmente »

 

Subaya, un homme de 57 ans qui en paraît 70, trône au milieu de tas de bois fumants, entouré d’une dizaine d’hommes et de femmes barbouillés de noir. Il dit produire « environ 5 tonnes par mois » et gagner, une fois ses ouvriers payés, « 4 000 roupies » (52 euros). Il écoule l’essentiel de son charbon auprès de l’usine électrique de Thoothukudi, un port à 100 kilomètres de là.

 

« La demande en électricité augmente au fur et à mesure que se développent l’industrie et l’agriculture. Notre Etat a actuellement besoin de 12 000 mégawatts et la centrale solaire d’Adani est petite au regard des besoins », fait remarquer Balaji, ingénieur à Tangedco, la compagnie publique d’électricité du Tamil Nadu. Ce dernier observe que le charbon reste indispensable.

 

« Nous gérons nos approvisionnements depuis un centre de répartition où convergent nos différentes sources, explique-t-il. Dans la journée, nous achetons la totalité du courant d’origine solaire et, à partir de 16 heures, quand le soleil descend sur l’horizon, c’est le thermique qui prend le relais. »

 

Sans s’en vanter, l’Inde, troisième émetteur de CO2 de la planète, continue ainsi de construire des centrales thermiques à tour de bras, « pour une capacité totale de 40 000 mégawatts », indique Vivek Sharma, directeur énergie à l’agence de notation Crisil Infrastructure Advisory. « L’énergie solaire ne fonctionne pas au moment des pics de consommation, le matin et le soir. Tant que les batteries de stockage coûteront cher, l’Inde continuera à investir aussi dans le charbon et le gaz », dit-il. Au risque, comme l’a relevé récemment l’Autorité centrale de l’électricité (CEA), d’être parfois en situation de surproduction localement.

 

Un potentiel « énorme »

 

Le Tamil Nadu, lui, est loin de la saturation. Il mène la course du solaire en tête dans le pays, avec 1 700 mégawatts installés, soit presque 6 % de son mix énergétique. Mais il est quand même obligé d’acheter 15 % de son courant dans les Etats voisins avec lesquels son réseau est interconnecté, le Kerala, le Karnataka et l’Andhra Pradesh.

 

« Grâce à son climat, notre pays reçoit 4 à 7 kilowattheures d’énergie solaire par mètre carré et par jour, le potentiel est énorme ! », s’exclame Thiru Balakrishnan, directeur technique de la Tamil Nadu Energy Development Agency, l’agence régionale chargée du développement des énergies renouvelables. Dans son minuscule bureau de Madras, encombré de piles de papiers qui montent jusqu’au plafond, il souligne que la centrale de Kamuthi ne bénéficie pas nécessairement aux riverains.

 

« Adani se contente d’envoyer de l’électricité dans le réseau général, explique-t-il. De notre côté, nous finançons les petits systèmes autonomes qui ont déjà permis de construire 300 000 logements neufs alimentés au solaire, d’installer 6 000 réverbères dans les villages et d’aider 25 000 foyers à s’équiper pour leurs besoins domestiques. »

 

C’est ainsi qu’autour de Kamuthi des cellules photovoltaïques ont récemment fait leur apparition dans la commune de Sengapadai, afin d’éclairer la place centrale et d’alimenter la pompe toute neuve d’un puits qui vient d’être creusé pour pallier la pénurie d’eau. Dans celle de Karunkulam, des panneaux solaires alimentent le collège, tandis que d’autres chargent des batteries qui permettent à certains quartiers de s’éclairer après le coucher du soleil. De quoi permettre aux agriculteurs de faire des économies d’énergie, aux jeunes d’étudier tard le soir, ou aux hôpitaux d’utiliser leur bloc opératoire la nuit. « Au Tamil Nadu, il n’y a plus que 5 % de la population qui n’a pas accès à l’électricité », se félicite Thiru Balakrishnan.

 

Bouchées doubles

 

Il faut dire qu’au niveau fédéral le gouvernement de Narendra Modi, qui a lancé une Alliance solaire internationale avec la France, met les bouchées doubles, à coups de subventions, d’exonérations fiscales et d’allégements des droits de douane. En 2016, il a consacré 650 milliards de roupies (8,6 milliards d’euros) aux énergies renouvelables, et celles-ci représentent aujourd’hui 16 % de la puissance électrique installée dans le pays, dont 2,9 % dans le solaire.

 

C’est du reste dans ce secteur que la progression est la plus spectaculaire : « Cette année, la capacité de production solaire devrait bondir de 90 % pour atteindre 18 000 mégawatts », calcule Vinay Rustagi, directeur du cabinet de conseil Bridge to India. D’ici à 2022, l’objectif est d’arriver à 100 000 mégawatts.

 

A défaut de réduire la production des centrales au charbon et au gaz, Delhi cherche à « compenser » sa dépendance à ces sources polluantes. Pas moins de cinquante fermes solaires du type de celle de Kamuthi sont en cours d’attribution. Mais les appels d’offres ont du mal à trouver preneur, car l’électricité est vendue de moins en moins cher aux compagnies d’électricité.

 

Cette chute vertigineuse des prix décourage les opérateurs candidats à la gestion des centrales solaires. Ainsi, alors que le groupe Adani a investi 45,5 milliards de roupies à Kamuthi pour produire pendant vingt-cinq ans du courant à 7 roupies (10 centimes d’euro) le kilowattheure, l’entreprise indienne ACME a remporté, lors d’enchères inversées sur Internet, au mois de mai, un contrat à 2,44 roupies le kilowattheure au Rajasthan – l’un des tarifs les plus bas au monde.

 

Les experts anticipent une stabilisation du marché

 

Désormais, le prix de l’électricité d’origine solaire est inférieur à celui des centrales thermiques. « En un an et demi, les tarifs ont baissé de près de 50 %. Cela conduit les compagnies d’électricité à avoir des remords envers des projets déjà construits ou en développement », relève Vinay Rustagi.

 

Un banquier d’affaires de Bombay ajoute que le phénomène est « mécanique », du fait de propositions de financement pléthoriques et de la baisse du coût des cellules photovoltaïques. « Il est aussi conjoncturel, estime-t-il, car le solaire était perçu jusqu’à ces derniers mois comme le nouvel eldorado avec des économies d’échelle phénoménales. »

 

« En apportant la garantie de l’Etat aux projets, le gouvernement Modi diminue la prise de risque du secteur privé », décrypte le banquier. Les experts anticipent néanmoins une stabilisation du marché. D’abord parce que la nouvelle TVA indienne, entrée en vigueur le 1er juillet, renchérit le coût des panneaux solaires. Ensuite, parce que la filière indienne commence à se structurer, en faisant le pari de la qualité.

 

Depuis l’annonce du retrait américain de l’accord de Paris sur le climat, les fabricants chinois pratiquent le dumping, de peur de ne plus pouvoir écouler leur marchandise aux Etats-Unis. « Contrairement à eux, nous vendons les panneaux clés en main avec tous les équipements qui vont autour, et nous assurons le service après-vente », assure Chellappan Ramaswamy, le directeur général de Swelect, l’un des fabricants indiens les plus en vue, basé à Madras et coté en Bourse. Et de prédire : « Ceux qui lancent des projets bradés ne pourront s’en sortir qu’en négligeant l’entretien, ils courent à leur perte. »

 

Stéphane Picard, Le Monde.fr le 11 août 2017