Blue Flower

 

 

 

L’influence de Pékin dans l’île de l’océan Indien soulève des inquiétudes.

 

 

 

Un ouvrier chinois à Colombo, la capitale sri-lankaise, en mars 2017.

Un ouvrier chinois à Colombo, la capitale sri-lankaise, en mars 2017. Chiara Goia Pour Le Monde

 

 

 

Au milieu de sa plantation de mangues, Samanda Hewage Gunadasa est déterminé : il ne partira pas, « plutôt mourir ». Planter ces arbres lui a coûté l’équivalent de 35 000 euros. « Je n’ai rien contre les Chinois mais qu’ils ne viennent pas me prendre ce qui m’appartient, ce sont de bons sols », dit-il, torse nu, en sarong bleu et gris.

 

Le terrain de cet homme de 62 ans se situe au milieu d’une zone qui intéresse de près la Chine. Au loin, on voit les grues de chargement du port d’Hambantota, construit par les Chinois sur la côte sud de l’île. Le terminal est situé à un point stratégique : si près de l’Inde concurrente, c’est une des perles du « collier » chinois de ports sur la route maritime qui mène de l’Asie orientale à l’Europe.

 

Le port demeure en sous-activité depuis son inauguration en 2010, sous le président précédent, Mahinda Rajapakse. Sous ses auspices, le Sri Lanka s’est jeté dans les bras de la Chine, d’autant qu’il fut mis au ban des nations par les Occidentaux du fait du lourd bilan civil de l’offensive pour écraser la rébellion des Tigres de libération de l’Eelam tamoul.

 

Dans cette région du sud qui était son fief, les Chinois construisirent le grand stade de cricket Rajapakse, l’aéroport international Rajapakse qui n’accueille qu’un seul vol (une low cost pour Dubaï), le gigantesque Centre international de conventions Rajapakse qui reste vide, et des échangeurs et autoroutes tout aussi peu fréquentés. « C’est la manière de faire des affaires des Chinois et, en chemin, ils bâtissent des liens politiques », constate Dushni Weerakoon, sous-directrice de l’Institute of Policy Studies of Sri Lanka, un think tank indépendant.

 

 

 

En étau

 

Infographie Le Monde

 

 

 

Son successeur, Maithripala Sirisena, s’est fait élire en janvier 2015 sur la promesse de renégocier les accords jugés usuriers. Mais lorsque Colombo a tenté de discuter, les crédits provenant de l’empire du Milieu se sont taris, et le pays s’est retrouvé au bord d’une crise de la dette. « Nous avons été rattrapés par la réalité, estime Anushka Wijesinha, chef économiste de la Chambre de commerce de Ceylan. Notre positionnement géographique est un levier mais il ne suffit pas en lui-même. Il faut savoir capitaliser dessus, prendre les bonnes décisions. »

 

Le Sri Lanka doit rembourser 50 millions d’euros à la Chine pour le seul port d’Hambantota chaque année, or le terminal a fini l’année 2016 déficitaire de 257 millions d’euros. Pour réduire la dette, un accord a été signé samedi 29 juillet : le Sri Lanka perd le contrôle du port, qui sera détenu à 70 % par deux entreprises publiques chinoises pour 99 ans. En plus, le gouvernement cède à la Chine 60 km2 de terrains pour construire une zone industrielle.

 

Avec usines et entrepôts, le port trouvera une utilité, assure Pékin. Cet espace engloberait les arbres de la plantation de Samanda Hewage Gunadasa et ceux de tous ses voisins. En échange, les entreprises chinoises payent 1,12 milliard de dollars, ce qui allégera le fardeau de huit milliards de dollars dus par le Sri Lanka à la Chine.

 

En février, l’ambassadeur de la République populaire, Yi Xianliang, a prévenu : « Si nous avons le port mais pas de zone industrielle, à quoi sert le port ? Donc il faut avoir le port et la zone industrielle. » Mais ces arrangements font émerger un sentiment antichinois inédit. Historiquement, de par leur situation géographique, c’est de l’Inde, partenaire incontournable mais pesant, dont se méfient les Sri-Lankais.

 

C’est l’heure des offrandes au monastère bouddhiste situé sur la colline du village de Beragama, à quelques kilomètres du port, mais le Vénérable Vimalabudhi Thero prend le temps d’évoquer ce sujet crucial pour la communauté. « Les Chinois veulent faire des profits et c’est bien naturel, mais il faut partager, que l’environnement n’en souffre pas et qu’ils utilisent un minimum de terrain. Là, si le port et la zone industrielle viennent à marcher et que la Chine en détient 80 %, ce n’est pas juste », juge le religieux.

 

Les projets chinois sont visibles à chaque coin de rue de Colombo. A 350 mètres dans le ciel, encore en travaux, la tour de télévision en forme de fleur de lotus est la deuxième plus haute structure d’Asie du Sud. En fin de journée, on voit les ouvriers chinois avec leurs casques jaunes sortir de chantiers portant le logo de sociétés telles que la Compagnie chinoise de construction et d’ingénierie. C’est également la Chine qui a fait construire une autoroute flambant neuve, qui relie la capitale au sud du pays.

 

La percée de Pékin sur l’île ne pourrait être plus visible que depuis Galle Face Green, l’esplanade emblématique de Colombo où les vagues de l’océan Indien viennent se briser. On y voit à quelques encablures les navires draguer le sable et le projeter plus loin. En poldérisant ainsi, les Chinois comptent faire émerger, pour 1,4 milliard de dollars, un immense quartier sur près de 270 hectares. Le président Xi Jinping en personne est venu lancer le chantier en 2014.

 

La tour Lotus à Colombo, la capitale sri-lankaise, en mars 2017.

La tour Lotus à Colombo, la capitale sri-lankaise, en mars 2017. Chiara Goia Pour Le Monde

 

 

 

L’opposition est vive

 

L’administration de M. Sirisena a tenté de faire marche arrière lorsqu’elle s’est installée au pouvoir. Les bateaux se sont arrêtés au printemps 2015 pour reprendre leur travail un an plus tard. L’opposition est vive. Mais quelle alternative avait l’administration pour éviter une glaciation avec Pékin ? Les promoteurs promettent la création de 83 000 emplois sur vingt ans. Le très officiel China Daily évoque la « perle scintillante de l’océan Indien ».

 

« Le projet est absolument inutile pour notre pays. L’aide chinoise n’est pas de l’aide, on la repaie en sable et en roche. Le chantier n’apporte pas d’emplois puisqu’ils envoient des Chinois. La vie des pêcheurs des alentours est détruite, mais le gouvernement s’en fiche », dénonce Sarath Iddamalgoda, un prêtre qui se trouve en première ligne du mouvement de protestation. « Le développement est nécessaire mais pas avec ces mégas projets sur une île exposée aux tsunamis, à l’érosion et aux inondations », fustige le géographe Jinadasa Katupotha, professeur à l’université Sri Jayewardenepura.

 

Le chantier jouxte le principal terminal à conteneurs du port de Colombo, lui aussi tenu par les Chinois. Il a une vocation commerciale, ne cesse de répéter Pékin lorsque les observateurs étrangers se demandent si son collier de perles ne vise pas aussi à encercler l’Inde. En 2014, un sous-marin et un navire d’appui de l’armée chinoise ont pourtant fait une escale remarquée à Colombo, en pleine visite du premier ministre japonais, Shinzo Abe. Le voisin indien a protesté. De sorte qu’en mai, alors que le premier ministre indien Narendra Modi s’apprêtait à visiter le Sri Lanka, Colombo a poliment refusé lorsque la Chine a présenté une nouvelle demande d’escale d’un de ses submersibles.

 

Harold Thibault, Le Monde.fr  le 9 août 2017