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Conseil de saris

 

A Neemkheda, petit hameau de l’Etat d’Haryana, le pouvoir n’est pas réservé aux hommes : la présidente du conseil du village est une femme, ainsi que tous ses membres. Illettrées mais acharnées, elles remportent des victoires, rapporte Tehelka.

 

La maison qui abrite les bureaux du Panchayat [conseil du village] de Neemkheda est située au cœur du village, dans le district de Mewat, Etat de l'Haryana (nord de l'Inde). Avec son jardin potager, ses canards et ses chiens, elle offre une image idyllique de la vie domestique. Pourtant, le mur est orné de symboles machistes : quatre fusils, huit cartouchières et une peau de daim. Ashubi Khan, 47 ans, la présidente du Panchayat, et les neuf membres arrivent à une minute d'intervalle les unes des autres. Elles se serrent la main et pouffent comme des adolescentes excitées. Quand nous nous présentons à Ashubi, elle tient notre carte de visite à l'envers. Même le policier rencontré sur le chemin a l'air sceptique : "Un Panchayat entièrement composé de femmes ? Impossible, pas ici." Un membre du conseil du village de 60 ans, Sakina, remarque notre embarras. "Nous sommes toutes analphabètes", dit-elle en souriant. "Nous avons mémorisé les tâches du conseil et nos enfants lisent et écrivent pour nous lorsque c'est nécessaire."

Selon le 73e amendement de la Constitution, voté en 1992, tous les Etats doivent réserver aux femmes un tiers des sièges du Panchayat, [constitué de membres directement élus parmi et par les villageois]. En 2005, Ashubi, membre de la plus grande famille du village, a été élue présidente. La vraie révolution, dans cette société rurale traditionnelle, n'est pas tant l'élection d'Ashubi que ce qui s'est passé le jour du scrutin. "On m'a demandé de choisir les membres, raconte l'intéressée, et j'ai dit que je ne pouvais travailler qu'avec des femmes." Les hommes ont protesté, mais Ashubi a usé de son influence pour s'assurer le soutien nécessaire. Une femme de chacune des neuf circonscriptions du village a été élue et c'est ainsi qu'un conseil entièrement féminin a vu le jour.

Outre leur analphabétisme, leur appartenance au sexe féminin a été largement utilisée contre elles. "Les hommes se moquaient de nous en disant que le rôle des femmes était de danser au sein de leur foyer", rapporte Salma, 56 ans. "On leur a demandé pourquoi, dans ce cas, on devait travailler dans les champs, aller chercher l'eau, le bois."

Tous les membres du conseil ont plus de 40 ans. Selon elles, l'âge les aide à se passer d'un bagage inutile. "En devenant membre du Panchayat, on apprend beaucoup", souligne Mohammeddi, 54 ans. "Auparavant, je ne savais pas que les membres du conseil du village intervenaient pour des choses aussi simples que l'eau." Le plus grand exploit des femmes du Panchayat est d'avoir fait raccorder le village au canal d'Ujina, qui relie New Delhi à l'Etat du Rajasthan, même si la conduite n'est toujours pas posée. Ici, l'eau manque et il n'y a pas de réseau d'irrigation : la survie du village dépend des pluies. Les femmes du conseil ont réussi à convaincre le département d'irrigation d'ouvrir les vannes. Elles espèrent voir prochainement l'eau courante dans le village. Une révolution pour Asini, 79 ans, qui a vu pendant cinquante ans les femmes aller chercher de l'eau deux fois par jour à un étang situé à deux kilomètres du village. Le Panchayat a fait preuve d'une plus grande autorité encore en exigeant un collège de filles. Après l'ouverture de l'établissement, le nombre d'élèves est passé de 97 à 800. Parmi les autres réalisations à mettre à l'actif du conseil, on peut citer un centre de soins de santé primaires, une route pavée, une réglementation des magasins subventionnés par l'Etat qui vendent des denrées de base à très bas prix, et la construction de 72 W.-C. Sans parler du programme d'alphabétisation des adultes, lui aussi une belle victoire. "Quand vous viendrez, l'an prochain, nous serons peut-être capables de lire ce que vous aurez écrit sur nous", nous prévient Ashuba.

 

Neha Dixit|Tehelka 09.03.2010 in Courrier international

 

 

Hommes/femmes : proportion

Le district de Mewat a l'une des proportions de femmes les plus faibles du pays : 893 pour 1 000 hommes contre une moyenne nationale de 927 pour 1 000. La population masculine en Inde est supérieure à la population de sexe féminin, la cause principale étant l'élimination des filles avant la naissance : des couples indiens - principalement urbains et appartenant à la classe moyenne - ont recours à l'échographie et à l'avortement pour sélectionner les naissances au profit des garçons, afin d'éviter de payer la dot des filles, très coûteuse, et afin de perpétuer le nom de la famille grâce à la descendance masculine. Cette pratique abusive produit des situations de célibat forcé pour certains hommes et donne lieu à des trafics de filles à marier étrangères. L'ancienne pratique de la polyandrie tend à renaître dans certains endroits, même si le phénomène n'est pas significatif.