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La malédiction des forçats indiens du sel

 

 

Au coeur de la principale région indienne productrice de sel, en plein désert, des milliers de familles, enfants compris, continuent de récolter le sel selon des techniques ancestrales au mépris de leur santé.

 

A Little Rann of Kutch, dans un désert de terre brunâtre, un centre salin emploie environ 200.000 personnes qui travaillent nu-pieds dans des conditions extrêmes, exposées des heures au soleil et aux dangers du métier.

Pola Degama et sa femme récoltent le produit cristallin dans le désert du Gujarat depuis leur enfance, en creusant des puits salants pour faire monter l'eau de la saumure à la surface qui laissera une fine pellicule blanchâtre après évaporation.

"Parce que nous travaillons à la récolte du sel nos pieds s'infectent et absorbent le sel. Personne ne peut vivre au-delà de 50 ou 60 ans", affirme Pola Degama, 50 ans, près de sa cabane où sont alignés plusieurs pains de sel.

Même après leur mort, la malédiction de cet or blanc continue de les poursuivre: les mains et les pieds des cadavres sont difficiles à faire brûler pendant la crémation rituelle parce que leurs membres contiennent trop de sel.

Les bas salaires laissent peu de chances aux enfants des ouvriers pour échapper au cycle de la pauvreté et aux problèmes de santé. Chaque année, la plupart d'entre eux quitte leur village d'octobre à juin pour aller vivre sur cette terre aride de Little Rann of Kutch.

"Quel est l'avenir ? Ma situation est la même que celle de mon père et mes enfants auront la même que la mienne", lâche Pola Degama. Des courtiers locaux viennent acheter leur production, utilisée pour l'industrie alimentaire, environ 50 centimes de dollars pour 100 kg alors qu'un sel de meilleure qualité peut se vendre jusqu'à six dollars les 100 kg.

"Nous produisons le plus important ingrédient alimentaire mais on ne fait jamais attention à nous. La pauvreté est notre destin", résume un autre ouvrier, Daya Ranto, âgé de 48 ans et père de trois enfants.

Suklh Dev, un militant pour la défense des droits de l'Homme qui dirige 17 écoles primaires dans le désert du Gujarat, souligne qu'une majorité des employés de cette industrie n'ont aucune qualification et souffrent de sérieux problèmes de santé liés à leur travail.

"Les enfants commencent très jeunes et le sel et le soleil causent d'énormes dégâts sur la santé", s'alarme-t-il. Selon une étude menée en 2000 par l'Institut national sur les risques professionnels, l'intense réflexion du soleil sur la surface de l'eau provoque des problèmes de cécité et d'infection des yeux. L'exposition au sel entraîne aussi des lésions cutanées chez les ouvriers. Le gouvernement leur fournit des bottes en caoutchouc et des gants bon marché qui s'abîment rapidement et sont rarement remplacés.

Dans la principale ville du Gujarat, Ahmedabad, D.L. Meena, en charge du dossier salin pour le gouvernement fédéral, nie l'indifférence des autorités: "ils ont un bus médical et ils reçoivent des lunettes de soleil et des gants".

L'Etat du Gujarat fournit aussi de l'eau fraîche aux employés une fois par semaine, ajoute-t-il. Mais il n'y a aucun magasin vendant des légumes, de la viande ou des produits frais. "Les enfants ne boivent jamais de lait pendant huit mois de l'année", se plaint la femme de Pola, Saku, mère de quatre enfants.

L'Inde est le troisième plus grand producteur de sel au monde, derrière les Etats-Unis et la Chine, et environ 70% des 20 millions de tonnes annuelles provient de l'Etat du Gujarat, dans l'ouest de l'Inde, selon les chiffres du gouvernement.

Rupam Jain Nair (AFP), in Aujourd'hui l'Inde, le 11 mars 2010