Blue Flower

Krishna, le dieu noir contre les démons


 
      
 
On pourra voir le 11 mars, dans le cadre du Festival de l'imaginaire à la Maison des cultures du monde, à Paris, la première représentation du krishnattam par la troupe du temple de Guruvayur, qui est la seule à jouer encore ce théâtre. Le Festival avait invité la troupe à Rennes, au Festival des arts traditionnels, il y a trente ans ; depuis, elle n'était pas revenue en Occident. Françoise Gründ, ethnoscénologue et ancienne directrice artistique du Festival, nous parle de ce théâtre.

 

 

Que veut dire "krishnattam" ?

Attam, c'est le jeu, il s'agit donc du "jeu de Krishna", ou de la geste de Krishna.

Mais qui est Krishna ?

Dans l'hindouisme, il y a une sorte de trilogie : Brahma, le dieu conciliateur ; Shiva, le dieu qui réveille le monde, qui le bouleverse, lui donne le chaos, lui procure la vie en dansant, mais aussi en le détruisant ; et Vichnou, le conservateur, qui passe sa vie à dormir sur un lotus, mais a des avatars qui viennent sur la Terre pour contrôler non seulement les hommes mais aussi les démons. Et parmi les avatars les plus connus de Vichnou, il y a Rama et Krishna.

Krishna est un dieu très aimé des Indiens parce qu'il a un côté un peu frondeur. Il est né d'une mère de haute caste, mais elle a été enfermée dans une prison par son frère, qui avait reçu une prédiction : "Un des fils de ta sœur te tuera." Elle donne quand même naissance à Krishna, mais subtilise l'enfant d'une paysanne et lui laisse en échange Krishna ; Krishna suce donc le lait d'une paysanne, est élevé par un couple de paysans. Il est lié à la terre, au travail de l'élevage, au lait ; il est d'ailleurs souvent représenté enfant en train de voler une boule de beurre à sa mère adoptive.

Sa mère biologique n'aurait pas été fécondée par son père, donc un prince, mais par un cheveu de Vichnou... Et elle donne naissance à ce petit être tout noir.

 

 


Quelle est la signification de cette couleur noire ?

Son véritable père, ou mieux sa nature profonde, est Vichnou, qui s'est manifesté sous les traits d'un paysan, d'un vacher. La couleur noire de Krishna – équivalente au bleu ou au vert dans les représentations graphiques ou dramatiques – indique à la fois son origine (celle des gens travaillant dans les champs et dont la peau fonce au soleil), mais aussi le sens du secret et de la magie. Dans le kathakali (théâtre du sud de l'Inde également), par exemple, les personnages maquillés en noir ne sont pas les méchants ou les humbles, mais ceux qui détiennent des connaissances et des pouvoirs d'un autre monde.

Le personnage de Krishna porte aussi un maquillage vert...

Devenu adolescent, il voit un serpent qui cherche à empoisonner le puits de son village en y déversant le venin de sa gorge. Krishna boit toute l'eau du puits pour que le poison n'atteigne pas les paysans, et sa peau prend alors cette couleur. Mais comme je le disais, dans les représentations dramatiques, noir, vert et bleu sont équivalents.

Krishna plaît aussi beaucoup aux Indiennes, semble-t-il...

Oui. Outre le fait qu'il soit un joueur de flûte extraordinaire, il peut satisfaire physiquement ou idéalement 999 999 bergères en même temps. Un épisode de la geste le montre gardant ses vaches en jouant de la flûte ; il rencontre des bergères, 999 999. Elles entrent toutes ensemble dans une rivière, Krishna y entre à son tour... et elles ont alors un orgasme collectif !

Pourquoi ce nombre, et pas un million de bergères ?

Dans l'hindouisme, notamment, le nombre rond, celui qui "tombe juste", est un signe d'orgueil. Il indique la chose parfaite, finie, accomplie une fois pour toutes... donc morte. Le nombre boiteux, lui, indique la chose qui se fait, en mouvement, donc la vie. Il est possible que Krishna, sur Terre, avec son nombre impair de bergères à satisfaire, se considère comme un surhomme, mais pas comme un dieu… Il me semble que c'est une attitude qui touche beaucoup le peuple de l'Inde, qui vénère son héros, divin et paysan.

Que raconte le jeu de Krishna ?

Il commence au moment où sa mère est enceinte. Krishna va lutter contre le mal, c'est-à-dire contre son oncle qui a enfermé sa mère. Mais il lutte aussi contre les démons, et il est aidé pour cela par son frère biologique, Balarama, le guerrier. A travers cette épopée-opéra, est donc prônée une sorte d'alliance entre castes inférieures et supérieures puisque les deux frères combattent les démons ensemble ; c'est une des leçons du krishnattam.


Le Festival de l'imaginaire a lieu du 3 mars au 25 avril.
Renseignements : 01-45-44-41-42
Pour consulter le programme du Festival


Propos recueillis par Martine Rousseau
LEMONDE.FR le 6 mars 2010