Blue Flower

Taslima Nasreen, encombrante pour l’Inde malgré son silence


 

L’écrivain bangladaise a encore provoqué la foudre de certains musulmans indiens, cette semaine, après qu’un de ses textes a été publié dans un journal local. Retour sur les scandales à répétition que provoque en Inde cette « encombrante ».

 

 

Lundi dernier, les écrits de Taslima Nasreen ont encore provoqué des violences. Dans les rues de Shimoga, au Karnataka, les musulmans sont sortis dans les rues pour protester contre un texte publié dimanche dans le journal Kannada Prabha. Bilan : deux morts, plusieurs blessés, des dizaines de magasins et de véhicules vandalisés, et les locaux du journal en question attaqués par la foule.

A l'origine du drame, un texte selon lequel le prophète Mahommet aurait été contre le port de la burqa. Un texte qui date de 2006, dont la parution s'est faite cette fois-ci à l'insu de l'écrivain, et qui avait surtout été traduit en kannada de manière approximative, rendant les propos beaucoup plus agressifs que dans la version originale. Quoi qu'il en soit, l'épisode a provoqué une nouvelle attaque frontale contre celle qui " dénonce l'Islam ", et qui affirme que " le Coran est totalement dépassé ". Et que l'Inde continue, malgré les remous récurrents qu'elle provoque, de prendre sous son aile.

 Taslima Nasreen est revenue en Inde en janvier dernier. Pour des questions de sécurité, son lieu de résidence de l'auteur Lajja (La Honte) - roman qui l'a contraint à l'exil après sa publication, en 1994 – est tenu secret. Mais face à ces attaques, elle a réagit. " Cet incident me choque. J'ai lu que cet incident a été provoqué par un article signé de mon nom. Mais je n'ai jamais écrit pour ce quotidien ", a-t-elle déclaré dans un communiqué, évoquant " une atteinte délibérée pour me calomnier et provoquer des troubles dans la société ".

Sur des photos récentes, la dame révolutionnaire apparait fatiguée, le visage bouffi. Son exil forcé du Bangladesh depuis 1994, sa séquestration par les autorités indiennes qui, tout en l'accueillant,  lui demandent de " ne pas heurter les sentiments des communautés formant l'Inde " : tous ces faits l'ont manifestement épuisé. " Je ne souhaite que la paix ", écrit-elle d'ailleurs dans son communiqué.

New Delhi, elle, est quelque peu embarrassée. " L'Inde n'a jamais refusé d'accueillir ceux qui viennent en quête de notre protection. L'Inde offrira un refuge à Taslima Nasreen ", avait déclaré en 2007 le ministre des Affaires étrangères, Pranab Murkherjee. Ce qui n'empêchera pas l'intéressée d'accuser son pays d'accueil d'avoir voulu la tuer en lui fournissant des médicaments douteux. Elle accuse aussi le gouvernement de " fondamentalisme religieux ". Pourtant, c'est vers ce pays qu'elle revient à chaque fois… Même si sa présence provoque la colère des musulmans locaux, comme pendant la séance de dédicace en aout 2007.

Quand, le 17 février dernier, son visa a été étendu de six mois, Taslima Nasreen n'a donc pas caché sa joie, confirmant que ce pays tenait une grande place dans sa vie. " Après tout, j'ai choisi l'Inde comme mon pays et je n'ai nulle part ailleurs où aller. L'Inde est mon lieu de travail ". Un lieu d'écriture ou un terrain privilégié pour y dispenser ses idées, difficile à dire. En novembre 2007, elle n'avait pas hésité à modifier des passages de son livre Shodh pour pouvoir rester résider en Inde. Mais combien de temps cette romancière, primée par le prix Simone de Beauvoir 2008, tiendra-t-elle le coup en vivant de manière ultra-sécurisée et sous menace permanente? Et est-ce que l'Inde, à défaut de la censurer, ne préfèrera pas à terme privilégier l'harmonie au sein de sa population musulmane ? Des rumeurs courent d'ailleurs sur le fait que son visa pourrait ne pas être renouvelé la prochaine fois. Inch'Allah…

 

Ella Martin, Aujourd'hui l'Inde, le 5 mars 2010