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Le Forum des images, à Paris, programme India Express, un menu riche et varié de soixante films.

Anushka Sharma et Sharukh Khan dans « Rab Ne Bana Di Jodi d’Aditya ».

Anushka Sharma et Sharukh Khan dans « Rab Ne Bana Di Jodi d’Aditya ». INDIA EXPRESS

 

Au sens propre, le mot « masala », familier aux amateurs de cuisine indienne, désigne ces mélanges d’épices si chers à la gastronomie d’Asie du Sud, et dont l’Inde cultive passionnément les variantes – le garam masala par exemple, mélange « chaud » intégrant le plus souvent cannelle, cumin, coriandre, graines de moutarde, que l’on retrouve jusqu’à La Réunion sous le nom massalé. Il n’y a pas un seul masala, il en existe des bouillants et des suaves, des jaune d’or, ocre, orangés comme une flamme, des conventionnels et des impertinents, et l’on pourrait leur consacrer une vie de voyage d’une assiettée à l’autre sans finir d’en explorer les charmes.

« Extrêmement métissés »

L’odyssée à laquelle invite le cinéma de l’Inde ressemble à sa gastronomie. « On parle du cinéma bollywoodien comme d’un cinéma masala, explique Hélène Kessous, fondatrice de l’association Contre-courants, qui promeut les cinémas d’Asie du Sud en France. Mais l’expression peut en réalité s’appliquer à tous les cinémas de l’Inde, qui sont extrêmement métissés. » Consultante pour l’élaboration du programme India Express que propose le Forum des images du 18 janvier au 26 février, elle trouve dans cette culture du mélange la source d’un enthousiasme sans faille pour ces cinémas qu’elle ne conjugue qu’au pluriel – enthousiasme qui ne peut, même à l’échelle d’une mosaïque de soixante films, se départir d’une touche de frustration partagée par la programmatrice Laurence Briot. Une vie ne suffirait pas à savourer tous les masalasde l’Inde, trois ans de rétrospective n’auraient pas mieux suffi à ces deux passionnées pour réunir un échantillon de cinémas indiens à la hauteur de leur gourmandise.

Depuis la France, où les cinémas de l’Inde arrivent assez peu (les distributeurs restent frileux à se « risquer » à ces mélanges exotiques), on a tôt fait d’adopter de la production indienne une vision binaire. D’un côté Bollywood, poule aux œufs d’or industrielle et musicale, avec ses romances impossibles, ses rebondissements improbables, cette légèreté que l’Europe regarde souvent de haut.

De l’autre, une « nouvelle vague » indienne dont on entend parler depuis quelques années presque sans en voir les fruits, qui voudrait montrer la peau gangrenée sous les sequins et le fil d’or : douloureux carcan des conventions sociales, mariages malheureux (The Lunchbox, deRitesh Batra, 2013), violences citadines avec les films d’Anurag Kashyap, que l’on pourra rencontrer au Forum le dernier week-end de janvier, un habitué du Festival de Cannes et l’un des rares cinéastes indiens non bollywoodiens à atteindre les salles françaises).

 

En Inde, le cinéma n’a jamais été pensé comme un monde clivé entre surproduction à échelle industrielle et croisade indépendante à très petits moyens

 

Laurence Briot et Hélène Kessous sont formelles : en Inde, la volonté de faire table rase du passé n’existe pas, ou peut-être seulement pour une production très marginale (et à les entendre guère intéressante) de jeunes auteurs qui ne travaillent que pour attirer l’œil des festivals internationaux. On y a toujours produit hors de Bollywood et travaillé dans l’indépendance, avant même les Nouvelles Vagues française et japonaise, comme l’atteste le Parallel Cinema au Bengale.

Surtout, le cinéma n’a jamais été pensé comme un monde clivé entre surproduction à échelle industrielle et croisade indépendante à très petits moyens, d’ailleurs financièrement susceptible d’être soutenue par les fonds publics, contrairement à Bollywood. Depuis le début, tout s’y mélange, tout coexiste. Les pseudo-critères évaluatifs de l’Europe n’intéressent qu’assez peu les cinéastes, de même que la considération qu’on leur accorde ou non depuis la France, ou la présence de leurs films dans les salles hexagonales. Ils se soucient comme d’une guigne que les gourmets d’ici fassent la fine bouche. Témoignent de ce peu d’empressement à s’exporter les difficultés qu’ont dû affronter les programmatrices pour obtenir les films sur des supports exploitables (on leur proposait rarement mieux qu’un Blu-ray) ou le fait qu’un quart seulement des films glanés pour la rétrospective soient dotés de sous-titres : tout le reste a dû être traduit pour l’occasion. Le prix d’un programme riche de grands classiques (Guru Dutt, Satyajit Ray), mais dont un bon tiers est encore inédit en France, ou n’y a été projeté qu’en festival.

Boulimie de remakes

Si le cinéma indien s’exporte, c’est indirectement, dans sa boulimie de remakes, sujet du cours de cinéma « Echos, citations et plagiat »que Peggy Zejgman-Lecarme, directrice de la cinémathèque de Grenoble, dispensera le 3 février. Plutôt que de traduire un film pour le faire passer d’un Etat à l’autre, on le refait dans l’autre langue et en adoptant les codes locaux. Lorsqu’on se soucie de cinéma international, c’est avec le même goût pour la réécriture gourmande : on copie Harry Potter ou Les Intouchables parfois plan par plan, et ces succédanés attirent les spectateurs en foule au détriment des originaux.

Ainsi, pour le spectateur européen, l’expérience du visionnage aura parfois quelque chose de la transe citationnelle qu’éprouve la belle Anushka Sharma dans Rab Ne Bana Di Jodi (2008)d’Aditya Chopra, grand moment bollywoodien de la programmation, en s’endormant au cinéma : son partenaire de danse (l’inimitable Shahrukh Khan) lui apparaît sur l’écran et s’y métamorphose si rapidement, le temps d’une séquence musicale, que l’on ne sait plus si l’on doit voir Charlot et sa veste étriquée, Michael Jackson enchapeauté ou Gene Kelly, autre adepte des pantalons courts, sous son parapluie noir.

Il serait cependant injuste de réduire l’Inde à cet œcuménisme flamboyant. Le metteur en scène britannique Peter Brook, qui a si fougueusement déclaré sa flamme à la culture indienne autour de ses adaptations cinématographique et scéniques de l’épopée sanskrite du Mahâbhârata, considère, rappelle Laurence Briot, que « la liberté existe d’une autre façon en Inde ».

 

Le metteur en scène britannique Peter Brook considère que « la liberté existe d’une autre façon en Inde »

Les films qui nous arrivent au Forum au terme d’un voyage compliqué en donnent un aperçu propre à attiser, pour ceux qui n’y auraient pas encore ou peu goûté, des appétits neufs. Le charmant O Kadhal Kanmani (2015), du Tamoul Mani Ratnam, offre à sa romance les codes visuels bollywoodiens – le zoom y semble avoir la même propriété que le beurre dans la cuisine française : on n’en met jamais trop –, tout en prêtant à ses héros un discours à rebours des idéaux chers à Bollywood, en dénigrant l’institution du mariage. Le jeu de contraste entre références et modernité sans fard est d’une grande fraîcheur.

Autre réussite inédite en France, Ankhon Dekhi (2013), de l’acteur-réalisateur Rajat Kapoor, raconte l’histoire d’un père de famille et travailleur zélé qui décide du jour au lendemain de changer radicalement de vie. Alexandre le bienheureux, dans le film de 1968 d’Yves Robert, se faisait philosophe en restant au lit. Bauji décide, tel le Thomas des Evangiles, qu’il ne croira désormais plus que ce qu’il voit. Tranquillement, obstinément, sous le regard héberlué de son entourage, il laisse ce principe l’affranchir de toutes ses habitudes, comme celle de travailler pour nourrir sa famille. Avec tendresse, malice et une bonne part d’impertinence, Rajat Kapoor fait de son quinquagénaire l’acteur principal d’une critique douce et fine du système et des a priori sur lesquels il repose.

A l’échelle d’India Express, le doute contagieux de Bauji s’entend également comme invitation à renoncer à tout jugement préconçu sur le cinéma qui nous vient – si rarement – de l’Inde : il faut le voir pour croire et goûter ce sens si singulier que la liberté y prend.

 

Noémie Luciani, Le Monde le 18 janvier 2017

 

 

India Express, Forum des images, 2, rue du Cinéma, Paris 1er. Tél. : 01-44-76-63-00. Du 18 janvier au 26 février. Forumdesimages.fr