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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

 

 

Le premier ministre indien va tester sa popularité dans les urnes, après le choc monétaire de novembre 2016.

 

Le premier ministre indien, Narendra Modi, à New Delhi, le 20 décembre 2016.

Le premier ministre indien, Narendra Modi, à New Delhi, le 20 décembre 2016.
MONEY SHARMA/AFP

 

 

A l’orée d’une année 2017 chargée en rendez-vous électoraux, le chef du gouvernement indien, Narendra Modi, tente de reprendre la main sur l’agenda politique d’un pays encore groggy par le choc monétaire qui lui a été infligé il y aura bientôt deux mois. Début novembre 2016, Narendra Modi a brutalement retiré leur valeur aux billets de 500 et 1 000 roupies (7 et 14 euros), lesquels représentaient 87 % de l’argent en circulation. Habituée à effectuer neuf transactions sur dix en liquide pour payer les denrées alimentaires, l’eau, l’électricité, le loyer, l’autobus ou le médecin, la population s’est retrouvée dans un embarras sans précédent.

 

Chacun a dû rapporter à la banque les billets démonétisés ou s’en remettre à son voisin quand il n’avait pas de compte bancaire. Or, malgré la promesse du premier ministre de rétablir une situation normale avant le 31 décembre 2016, les banques ne sont toujours pas en mesure de réinjecter l’argent disparu dans les circuits économiques, faute d’être suffisamment alimentées en nouvelles coupures.

 

La banque centrale n’a pas pris les dispositions nécessaires pour imprimer ces dernières à l’avance et, en attendant, les Indiens se débrouillent comme ils peuvent, en demandant crédit aux commerçants, en reportant leurs gros achats, ou en se convertissant aux porte-monnaie électroniques qui fleurissent sur les écrans des smartphones. Pendant ce temps, le marché immobilier et le secteur automobile s’effondrent, tandis que les cultivateurs n’ont pas les moyens d’acheter leurs semences pour la prochaine saison.

 

Dans ce contexte, l’élection des nouvelles assemblées régionales en Uttar Pradesh (204 millions d’habitants), au Pendjab (28 millions) et dans trois plus petits Etats, l’Uttarakhand, Manipur et Goa, sonnera comme l’heure de vérité pour Narendra Modi. Les médias estiment que celui-ci reste très populaire dans l’opinion publique.

 

Assécher les circuits de corruption

 

D’après un sondage réalisé sur Internet par les services du premier ministre, « plus de 93 % des gens soutiennent la démonétisation des billets de 500 et 1 000 roupies » et presque autant estiment que le gouvernement « a raison » de vouloir ainsi assécher les circuits de corruption.

 

M. Modi devrait se méfier, juge Sandipan Sharma, chroniqueur au site d’informations Firstpost : « Même dans les files d’attente aux distributeurs automatiques de billets, les Indiens prêchent exactement le contraire de ce qu’ils pensent en privé », assure-t-il. Sous-entendu : la véritable popularité de celui qui tient les rênes de l’Inde depuis le printemps 2014 se mesurera dans les urnes. Et de sévères déconvenues pourraient attendre l’intéressé.

 

Pour faire mentir les Cassandre, Narendra Modi peut compter sur la faiblesse de ses adversaires. En Uttar Pradesh, où se trouvent à la fois la circonscription qui l’a fait député (Bénarès) et le fief électoral de ses adversaires nationaux, Sonia Gandhi et son fils Rahul, les électeurs seront convoqués en février ou en mars. L’assemblée sortante est dominée par le Samajwadi Party (SP), une formation socialiste locale aux mains d’une famille, les Yadav, dont les déchirements alimentent la chronique quotidienne.

 

« Le peuple décidera »

 

Quant au Bahujan Samaj Party (BSP), qui revendique la représentation des basses castes et qui était majoritaire lors de la précédente mandature, il espère revenir au pouvoir au prix d’une alliance avec le Parti du Congrès de la dynastie Gandhi, encore très impopulaire dans le pays. Le Parti du peuple indien (BJP) de M. Modi a donc toutes ses chances, de même qu’en Uttarakhand, à Manipur et à Goa. Pour l’instant, il n’est donné perdant qu’au Pendjab, Etat qu’il dirige en coalition depuis cinq ans.

 

Lundi 2 janvier, le premier ministre nationaliste a réuni plus de 600 000 personnes – un million, affirment ses partisans – à Lucknow, capitale de l’Uttar Pradesh, pour donner le coup d’envoi d’une campagne dont le résultat, quel qu’il soit, pèsera sur la deuxième moitié de son quinquennat, ainsi que sur les élections générales de 2019. « Pour changer le destin de l’Inde, il convient de changer d’abord celui de l’Uttar Pradesh », a souligné M. Modi dans son discours, confirmant l’importance de l’enjeu, dans un Etat qui dispose du plus gros contingent de députés à la Lok Sabha, la Chambre basse du Parlement fédéral.

 

« Depuis deux ans et demi que je suis premier ministre, je n’ai jamais parlé à une foule aussi immense », s’est-il réjoui. « L’opposition dit qu’il faut faire disparaître Modi, moi je dis qu’il faut faire disparaître l’argent sale et la corruption, le peuple décidera », a-t-il ajouté. En présentant ses vœux à ses compatriotes, samedi, le chef de l’exécutif a devancé d’un mois la présentation du budget annuel de la nation, en distribuant quelques étrennes.

 

Baisse du coût des prêts immobiliers, hausse du rendement de l’épargne des retraités, assouplissement des règles de financement des petites entreprises, apurement des dettes des agriculteurs… Narendra Modi cherche à atténuer les effets de la démonétisation et à flatter l’électorat.

 

Il n’est clairement plus question, comme en début de mandat, de jouer sur la fibre nationaliste hindoue et le sentiment antimusulman qui anime la frange radicale du BJP. Cela tombe plutôt bien, car la Cour suprême de l’Inde vient de rappeler à l’ordre tous les partis politiques du sous-continent. « Aucun homme politique ne peut solliciter des voix au nom d’une caste, d’une croyance ou d’une religion », a déclaré son premier président, lundi. Une manière de rappeler que selon sa Constitution, l’Inde est une république laïque.

 

 

 

Intérim, Le Monde.fr le 3 janvier 2017.