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Pour lutter contre l'économie parallèle et accélérer la modernisation du pays, le gouvernement a imposé une "démonétisation", provoquant le chaos.

 

À Allahabad, au lendemain de l'annonce surprise du retrait des billets de 500 et 1 000 roupies.  

À Allahabad, au lendemain de l'annonce surprise du retrait des billets de 500 et 1 000 roupies.
   © SANJAY KANOJIA / AFP

 

 

 

« Dé-mo-né-ti-sa-tion ». Ce terme anglais gouverne avec pertes et fracas la vie courante de 1,3 milliard d'Indiens, qui n'ont plus un billet en poche depuis le 8 novembre. Dans la presse, à la télévision, dans la rue ou à la maison, ce mot singulier, dont beaucoup ignoraient l'existence, cumule soudain des milliards d'occurrences. « Démonétisation !», livrent pour seule explication le conducteur de rickshaw sans monnaie, l'épicier qui accepte désormais de faire crédit, ou la mère de famille qui s'interdit toute dépense. Des lointaines campagnes aux mégalopoles du sous-continent, la « démonétisation » paralyse les échanges et déstabilise le quotidien. Introduisant brutalement le rationnement monétaire à une ère sans guerre. Ce big-bang économique pensé par le Premier ministre Narendra Modi n'en finit pas de perturber l'Inde entière.

 

Les "grosses" coupures n'ont plus de valeur légale

 

INDIA-ECONOMY-CURRENCY ©   Ritesh Shukla/NurPhoto/AFPFile d'attente devant un distributeur de billets à Allahabad, le 13 décembre.  

 © Ritesh Shukla/NurPhoto/AFP

 

La mesure choc, qui a invalidé les billets de banque les plus utilisés, se veut pourtant un coup de maître : elle est destinée à enrayer l'économie parallèle de l'Inde, où l'argent non déclaré en monnaie papier circule aussi bien au profit de la corruption que des petits salaires et des échanges courants. La Banque mondiale avait estimé son ampleur à un cinquième du PIB de l'Inde, une étude du consultant McKinsey a évoqué un quart, et des spécialistes indiens avancent jusqu'à 60 %... C'est donc le champion du nationalisme hindou, Narendra Modi, qui a décidé de changer la culture économique de son pays et de réintégrer cet argent vers le système bancaire. Chéri par le milieu des affaires et les classes moyennes, le Premier ministre avait été élu pour son image de fermeté. Il l'a prouvé dans la nuit du 7 au 8 novembre, prenant de court les familles en plein dîner, à 20 h 15, dans une apparition télévisée surprise. Il annonçait qu'une démonétisation nationale était applicable dès minuit même. Toutes les « grosses » coupures de 500 roupies (6,50 euros) et de 1 000 roupies (13 euros) devenaient illégales, c'est-à-dire que 86 % de l'argent liquide en circulation n'avait plus de valeur. Pas moins de 24 milliards de billets de banque gravés à l' effigie du Mahatma Gandhi étaient soudain inutilisables !

 

Bien sûr, les billets invalidés peuvent être échangés dans les banques jusqu'au 31 décembre. Pour certains, c'était d'emblée la perspective d'être dans le collimateur des autorités fiscales : comment justifier la provenance des sommes cachées sous les matelas ? Et les malfrats n'ont pas été les seuls à se faire des cheveux blancs . Car les dépôts doivent coller avec les revenus, dans une limite de tolérance fiscale établie à 250 000 roupies (près de 3 500 euros). Un bon moyen de stopper l'évasion fiscale, alors que moins de 3 % des contribuables payent des impôts.

 

Aux yeux des citoyens ordinaires, ce gigantesque coup de filet à été perçu comme une décision héroïque du Premier ministre. C'était la revanche du peuple : les riches corrompus allaient enfin recevoir une leçon. «Modi-ji est le seul à avoir le courage de s'attaquer aux vrais problèmes », applaudit Vikas, un petit entrepreneur de Delhi. Les Indiens se sont délectés d'histoires sur tel riche qui jetait des valises de billets dans la rivière ou tel autre qui pleurait devant ses liasses sans valeur...

 

Chaos bancaire

 

INDIA-MODI/CORRUPTION ©   Amit Dave / Reuters  Le 5 décembre 2016, file d'attente devant une agence bancaire à Ahmedabad. © Amit Dave / Reuters

 

Le problème est que la gestion de la démonétisation s'est avérée désastreuse. Le chaos bancaire a été immédiat. Les Indiens se sont rués sur les guichets pour échanger les vieux billets, dans des files d'attente interminables. Bien qu'aucune émeute n'ait été à déplorer, la presse a fait état d'une quarantaine de personnes décédées dans des queues. Pour remplacer les vieux billets, les petites coupures restantes de 100 roupies ont été en pénurie et les nouvelles de 500 et 2 000 roupies, qui sortent des presses de la Banque centrale au Karnataka, n'ont été introduites qu'au compte-gouttes. Dans une économie où 90 %  des échanges s'effectuent en liquide, il est pourtant vital d'avoir un minimum de « cash » en main. Mais en plus des quantités insuffisantes de billets, le gouvernement a imposé des restrictions sur les retraits pour équilibrer la transition monétaire. Les retraits au guichet sont plafonnés à 24 000 roupies par semaine et il ne reste qu'à se serrer la ceinture.

 

Quant à la plupart des 215 039 distributeurs automatiques, autorisés à dispenser 2 500 roupies par jour et par carte, ils sont en rupture de stock ou hors service, aucun n'ayant été calibré pour la taille des billets de remplacement. Devant les rares distributeurs en état de marche, la queue est longue... À New Delhi, ces files se sont réduites par rapport au mois de novembre, mais elles restent une éreintante réalité. Ceux qui en ont les moyens envoient à leur place leurs domestiques. Une start-up a même créé un site « BookMyChotu.com» pour louer les services de volontaires.

 

Pour les autres, il ne reste qu'à joindre stoïquement la file, qui prend parfois les allures de tribunal populaire. Malheur à celui qui tente de grignoter des places ! Des règles s'érigent. À ce distributeur du sud de Delhi, les femmes ont droit à une queue séparée. « Elles passent au distributeur tous les cinq hommes », explique Ravi, un peintre en bâtiment qui attend son tour en surveillant ardemment les manœuvres. Mais les maris rusés étant soupçonnés d'envoyer leurs épouses à leur place, la tendance est parfois à l'intransigeance : ignorer la gent féminine. Les riches sont démunis face au retrait inédit de leurs privilèges. Louvoyant autour du distributeur, justifiant maladroitement d'« être pressés », ils finissent par demander « l'intervention du manager de la banque ». Enfin, les règles installées, les Indiens patientent. Ils tripotent leur téléphone portable, prennent racine sous le soleil d'hiver et se livrent à de solides calculs : « Ici, un retrait prend de 35 à 105 secondes et sachant qu'il y a 47 personnes devant moi, dans combien de temps passerai-je ?» Enfin, les conversations vont bon train dans la queue grâce au nouveau sujet de conversation : la démonétisation.

 

Économie au ralenti

 

D'autant qu'il faut suivre. « Les directives du gouvernement n'arrêtent pas de changer », se plaint Ravi. Pas moins de 59 circulaires ont été passées en 50 jours. Pour minimiser la casse, les plafonds de retraits ont été rehaussés, puis rabaissés. Les délais et volumes des échanges aux guichets sont modifiés. Les dérogations sur l'usage des anciens billets (dans les hôpitaux, stations-essence, trains, etc.) ont tantôt été limitées ou étendues. Des enveloppes spéciales ont été attribuées aux familles organisant des mariages ou aux agriculteurs en pleine saison d'achat des semences. Et la dernière modification suscite un nouveau désordre : les échanges de vieux billets sont désormais limités avant le 31 décembre à un seul dépôt, à hauteur de 5 000 roupies...

 

Dans l'immédiat, les impacts négatifs de la démonétisation dominent. En raison de la pénurie des billets, les échanges et la consommation sont ralentis. Ce sont les citoyens ordinaires et vulnérables qui en paient principalement le prix. Tous les commerçants, grossistes ou détaillants, voient leurs revenus fondre. « J'essaie de faire crédit à mes clientes, dit Subash, un vendeur de légumes, mais je n'ai pas assez de billets pour acheter mes produits. » Le secteur agricole est l'un des plus meurtris : les paysans n'ayant généralement pas de compte en banque, ils retardent les semis. Car seule la moitié des adultes indiens a un compte bancaire, et qui est « dormant » dans certains cas. Les salaires de millions de personnes sont un casse-tête monumental. Travailleurs journaliers, migrants, et toutes les petites mains du secteur du textile ou des bijoux, certains n'ont parfois d'autre choix que d'accepter les anciens billets. L'immobilier, qui comprend des enveloppes en cash lors des acquisitions et des constructions, est paralysé. Et, les semaines passant, la presse n'en finit pas de révéler les secteurs égratignés. Mêmes les touristes étrangers ont vécu un calvaire en guise de vacances en Inde. « Je comprends les efforts des Indiens pour changer leur pays, mais n'auraient-ils pas pu faire les choses plus en douceur ? », s'interroge Lauren, une Française qui a été coincée sans un sou à Delhi. Enfin, face aux perturbations, la croissance économique de l'Inde, l'une des plus rapides de la planète, devrait être limitée à court terme. L'Asian Development Bank revoit ainsi un taux de 7 % au lieu de 7,4 % pour l'année fiscale qui s'achèvera le 31 mars.

 

« Un terrorisme fiscal »

 

INDIA-MODI/CORRUPTION ©   Adnan Abidi / Reuters
Manifestation à New Delhi contre la décision du Premier ministre Narendra Modi de retirer de la circulation les billets de 500 et 1 000 roupies.   © Adnan Abidi / Reuters

 

La démonétisation est-elle une si bonne idée ? Après des milliers d'articles et d'interviews de spécialistes, les avis restent étonnamment partagés. Pour les détracteurs, un processus graduel aurait été possible. Le désastre logistique est l'aveu accablant d'un manque de préparation, que le gouvernement justifie par la nécessité du secret pour la réussite de l'opération. « Nous étions préparés, s'est défendu ce mardi le ministre des Finances Arun Jaitley. Pas un jour ne s'est passé sans que la Banque de réserve indienne (RBI) ne dispense l'argent nécessaire aux banques. »  Les dommages collatéraux sont néanmoins du pain bénit pour l'opposition, qui dénonce « un terrorisme fiscal ». Rahul Gandhi, le vice-président du parti du Congrès, fustige « une décision anti-pauvres ». Le sobre Manmohan Singh, prédécesseur de Narendra Modi, n'a pas mâché ses mots en évoquant une « énorme erreur de gestion » et un « saccage organisé » de l'économie. L'opposition accuse même le Premier ministre d'avoir prévenu à l'avance ses amis industriels et les dirigeants de son parti nationaliste hindou, le BJP, afin qu'ils puissent protéger leur argent. Et si tout le pays ne parle que de démonétisation, le Parlement indien n'en a pas touché un mot durant les 30 jours de sa première session d'hiver : le BJP au pouvoir a refusé ce débat et les séances n'ont cessé d'être interrompues par un chahut exceptionnel.

 

Narendra Modi, lui, ne bouge pas d'un pouce. Il maintient l'objectif annoncé, qui cible l'argent noir associé à l'évasion fiscale, la corruption, la contrebande et le terrorisme. Pour Jayati Ghosh, professeur à l'université Jawaharlal Nehru, c'est l'expression même « d'une confusion dans les buts recherchés, sans y intégrer le sort du citoyen ordinaire. » Mais le gouvernement défend une vision à long terme qui finira par accélérer la croissance grâce à la hausse des dépôts bancaires et des recettes fiscales, et permettra une amélioration structurelle de l'économie. De nombreux économistes approuvent également cette analyse.

 

Retour des fraudeurs

 

Déjà, les paiements en ligne ou par carte, un secteur peu développé, explosent. C'est le souhait des autorités qui offrent des exonérations à tout-va sur ces transactions. Péages, trains, essence ou factures de téléphone, les Indiens se mettent à payer avec une carte. La démonétisation a aussi fait la joie de Paytm, la grande entreprise omniprésente de porte-monnaie électronique, qui revendique 150 millions d'utilisateurs. Mais a déposé une plainte, la semaine dernière, pour des escroqueries perpétrées par des consommateurs…

 

Car les fraudeurs sont plus que jamais à l'œuvre. Même les billets transportés vers les banques ont suscité la convoitise et des convois ont été attaqués. Des stratagèmes inédits ont fleuri pour blanchir les magots de billets invalidés ou les revendre au marché noir... Des Indiens qui n'avaient jamais trempé dans la corruption ont été approchés pour déposer sur leur compte de l'argent illégal, à restituer ultérieurement contre grasse rémunération. Certains ont utilisé des factures antidatées pour échanger les anciens billets. Et l'or a servi de valeur refuge.

 

Les experts estiment donc qu'il en faudra davantage pour attraper les « gros poissons », qui détenaient déjà une partie de leurs richesses en or, les devises étrangères, les biens immobiliers et les comptes bancaires à l'étranger. Cité sur le site Livemint, l'économiste Paul Gruenwald de l'agence de notation S&P Global estime que « l'argent noir en monnaie papier ne représenterait que 5 à 6 % de l'ensemble de l'argent non déclaré, et une partie a déjà été blanchie d'une manière ou d'une autre. » Cette opinion est partagée par le professeur Arun Kumar, auteur de l'ouvrage The Black Economy in India : « Ceux qui génèrent de réels revenus au noir seront probablement indemnes après la démonétisation. Non seulement la démonétisation n'aura pas d'impact sur l'économie parallèle, mais en plus elle a un coût énorme sur l'économie et en particulier sur les marginalisés. »

 

Une étape dans la modernisation du pays ?

 

Les habitudes de corruption vont-elles changer ? Rien n'est moins sûr, d'autant que le gouvernement a introduit un nouveau billet de 2 000 roupies, le double du plus gros billet auparavant en circulation. Selon Parikshit Ghosh, de la Delhi School of Economics, « remplacer un billet par un autre n'enrayera pas les transactions en billets de l'économie parallèle. » Pratiti, une mère divorcée de Delhi, s'insurge ainsi contre les pratiques persistantes de son propriétaire : «Il m'a prévenue qu'il n'accepterait le règlement du loyer qu'en cash, avec les nouveaux billets... »

 

Et l'heure de vérité approche. Après le 31 décembre, il sera possible d'évaluer le montant de l'argent noir récupéré par la « bancarisation ». Le gouvernement l'avait estimé à 5 trillions de roupies (plus de 70 milliards d'euros), mais certains l'anticipent bien plus bas… La situation pourrait se retourner contre Narendra Modi, alors que le pays piétine pour revenir à la normale. La démonétisation apparaîtra-t-elle un jour comme une étape dans la modernisation de l'Inde ou comme un coup inutile porté à l'économie ?

 

 

 

Vanessa Dougnac, Le Point.fr le 22 décembre 2016.