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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

 

 

Reporters sans frontières place l’Inde au 133e rang de son classement mondial de la liberté de la presse 2016, derrière le Zimbabwe ou l’Afghanistan.

 

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 Lors d'une manifestation contre l'attaque subie par des journalistes à Bombay le 8 novembre.

 

 

LETTRE DE NEW DELHI

 

Mardi 22 novembre à New York, le Comité pour la protection des journalistes a décerné un triste prix à l’Inde et une belle récompense à une journaliste indienne. Le prix international 2016 de la liberté de la presse a été remis à Malini Subramaniam pour ses enquêtes « sur les exactions de la police et des forces de sécurité, la violence sexuelle contre les femmes, l’emprisonnement de mineurs, la fermeture d’écoles, les meurtres extrajudiciaires et les menaces contre les journalistes dans le district de Bastar, au Chhattisgarh », un Etat indien en proie à une rébellion d’inspiration maoïste, alimentée par la colère des communautés tribales contre des projets miniers.

 

Lors de son discours de remerciements, Malini Subramaniam, visiblement émue, n’a pas caché sa colère : « Les médias sont sans cesse attaqués alors qu’ils ne font que leur métier. Les reporters sont poursuivis sous de fausses accusations. J’ai dû quitter Bastar. Le gouvernement indien a regardé et n’a rien fait. » L’accusation est violente à l’égard d’une Inde qui s’enorgueillit d’être une démocratie. Un nombre croissant de journalistes y souscrit pourtant.

 

Au Cachemire, théâtre de manifestations séparatistes violemment réprimées, la situation n’est pas si différente. Les journalistes se plaignent des intimidations quotidiennes de la part des autorités et la publication Kashmir Reader a été fermée durant l’été par le ministère de l’information. Les plus sceptiques relativiseront en expliquant que la liberté de la presse sort toujours endommagée d’un conflit.

 

Majorité invisible

 

Qu’ils aillent donc à Bihar, où un journaliste qui enquêtait sur la mafia locale a été tué le 12 novembre, de plusieurs balles dans la poitrine, alors qu’il prenait un thé sur le bord d’une route. Ou même dans le prospère Karnataka. Une éditorialiste politique a été condamnée lundi 28 novembre à six mois de prison pour « diffamation » contre un responsable du parti nationaliste hindou, le Bharatiya Janata Party. Amit Malviya, l’un des dirigeants de ce parti au pouvoir en Inde s’est empressé d’ajouter sur Twitter : « J’espère que les autres journalistes en ont bien pris note. » Gouri Lankesh a fait appel de cette décision et a été libérée sous caution.

 

Il y a des mythes qui ont la vie dure, au risque de camoufler la réalité. Derrière la vitrine de la démocratie se cache un vrai malaise dans la presse indienne. L’ONG Reporters sans frontières place l’Inde au 133e rang de son classement mondial de la liberté de la presse 2016, derrière le Zimbabwe ou l’Afghanistan.

 

L’Inde n’est pourtant ni une dictature ni un pays en guerre. La Cour suprême y est puissante et 400 chaînes d’information scrutent l’actualité en permanence. Mais le large recours à une loi contre la diffamation, héritée des colons britanniques, sert à faire taire les critiques. Un exemple parmi tant d’autres : un étudiant de 19 ans a été arrêté par la police mi-novembre pour avoir critiqué sur les réseaux sociaux le dirigeant du Madhya Pradesh, un Etat du centre de l’Inde.

 

Il y a ceux qui osent brandir la plume contre les injustices et d’autres, bien plus nombreux qui s’enterrent dans le silence. Cette majorité invisible travaille surtout pour des quotidiens régionaux en langue vernaculaire, trop fragile pour faire face à de puissantes mafias locales ou à des barons politiques. En Inde, les journalistes qui écrivent en anglais, en hindi, ou dans des langues vernaculaires, n’ont pas le même droit à la liberté. Or celle-ci s’amenuise.

 

« Presstitutes »

 

Début novembre, le gouvernement a ordonné la suspension d’une des plus grandes chaînes d’information du pays, NDTV, l’accusant d’avoir mis en péril la sécurité nationale pour avoir « révélé des informations sensibles » lors de la couverture d’une attaque terroriste contre une base militaire début janvier.

 

La « sécurité nationale » : un concept bien flou qu’évidemment seul le gouvernement peut définir à sa guise. Les autorités ont finalement renoncé au black-out, mais avaient-elles besoin d’aller jusqu’au bout pour faire comprendre aux journalistes la nouvelle ligne à ne plus franchir ?

 

Cette « habitude » de toujours « remettre en question » les autorités et la police doit « cesser », comme l’a expliqué le plus simplement du monde Kiren Rijiju, le secrétaire d’Etat à l’intérieur, lorsque des évadés de prison ont été tués début novembre par des forces de sécurité. Un autre de ses collègues du gouvernement, le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, VK Singh, a été moins poli en traitant en 2015 les journalistes de « presstitutes » (qu’on traduit souvent en français par « journalopes »), un terme qui a fleuri sur les réseaux sociaux depuis la campagne électorale de 2014.

 

En Inde, « le pouvoir est indifférent aux menaces contre les journalistes », fustige l’ONG Reporters sans frontières dans son dernier rapport, ajoutant que M. Modi est « désireux de mieux contrôler l’information ». Le premier ministre indien n’a eu aucun mot pour le journaliste tué au Bihar en novembre. Il s’appelait Dharmendra Singh, avait 35 ans et travaillait pour le grand quotidien hindi Dainik Bhaskar. Il est le septième journaliste tué en seulement vingt-deux mois dans la plus grande démocratie du monde.

 

 

 

Julien Bouissou,LeMonde.fr  le 5 décembre 2016.