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 Un employé des chemins de fer indiens compte des billets de 500 roupies à un guichet, l’un des rares endroits qui acceptent encore les grosses coupures, à Allahabad, en Inde, le mercredi 9 novembre.

 

Un employé des chemins de fer indiens compte des billets de 500 roupies à un guichet, l’un des rares endroits qui acceptent encore les grosses coupures, à Allahabad, en Inde, le mercredi 9 novembre.
Rajesh Kumar Singh / AP

 

 

 

Le gouvernement indien a démonétisé 24 milliards de billets, provoquant un certain chaos

 

Sous la surveillance étroite de la police, des millions d'Indiens font la queue depuis jeudi 10  novembre devant les banques et les distributeurs de billets, après l'annonce surprise, mardi, par le premier ministre indien, Narendra Modi, de la suppression de 86  % des coupures en circulation dans le pays, soit 24 milliards de billets. En quelques heures, les billets de 500  roupies (6,80  euros) et de 1 000  roupies - ceux dont les valeurs faciales sont les plus élevées - sont devenus obsolètes, provoquant la stupeur dans un pays habitué aux transactions en espèces. Les Indiens vont devoir échanger à la banque leurs vieux billets contre de nouveaux... mais dans la limite de 4 000  roupies. Au-delà, les sommes devront être créditées sur les comptes bancaires et sortir de l'ombre. La Banque publique State Bank of India (SBI) a annoncé, vendredi, qu'elle avait déjà reçu 2,5  milliards d'euros en espèces dans ses agences en à peine deux jours.

 

Lors de son allocution télévisée, M.  Modi a expliqué vouloir mettre fin aux contrefaçons, tarir les sources de financement du terrorisme et " briser l'emprise de la corruption et de l'argent noir ". L'économie informelle pourrait représenter 450  milliards d'euros, soit le cinquième du produit intérieur brut (PIB) indien. Les autorités espèrent aussi démasquer les fraudeurs fiscaux, qui sont nombreux : seuls 3  % de la population acquittent des impôts sur le revenu.

 

En attendant la mise en circulation des nouveaux billets, les Indiens n'ont pas d'autre choix que de régler tous leurs achats en coupures de 100 roupies ou par carte bancaire. Ces mesures frappent surtout les plus pauvres, ceux qui n'ont pas de compte bancaire et parfois aucune pièce d'identité pour en ouvrir, et vivent éloignés des banques dans des régions isolées. Après avoir reçu 75 000  euros en espèces pour la vente de son terrain, quelques heures avant l'annonce de la démonétisation, une fermière se croyant ruinée a mis fin à ses jours dans le sud de l'Inde. Des ouvriers journaliers étaient au chômage technique, faute de pouvoir être payés. Mais le génie indien de la débrouille a vite pris le dessus.

 

Les chemins de fer étant temporairement épargnés par la mesure décrétée par M. Modi certains ont écoulé leurs vieilles coupures en achetant des centaines de billets de première classe, avant de les annuler et de se les faire rembourser en nouvelles coupures. Dans certains quartiers de Delhi, il était possible de vendre des billets obsolètes à 60  % ou 70  % de leur valeur contre des coupures de 100  roupies.

 

Pots-de-vin sophistiqués

 

Mais malheur à ceux qui ont prévu de se marier ces jours prochains ! L'argent en espèces coule à flots lors des cérémonies de mariage, dont la saison vient de débuter. Comment payer la dot de la mariée, les musiciens et le traiteur sans les millions de roupies entreposées depuis des années dans le coffre-fort familial ? Le ministre en chef de l'Etat d'Uttar Pradesh, Akhilesh Yadav, a plaidé pour que les dépenses de noces soient exemptées. Il a critiqué la " précipitation " du gouvernement.

 

Peut-être craint-il que les réserves d'argent de son parti s'évaporent, à seulement quelques mois d'élections régionales cruciales ? A l'approche de chaque scrutin, des voitures remplies de liasses de billets à l'origine douteuse parcourent les districts pour financer les campagnes électorales. Seules les stations à essence, les vendeurs de lait ou les hôpitaux ont été autorisés à accepter pendant quelques jours encore les billets obsolètes.

 

Mais de nombreux établissements de soins privés refusent les paiements en espèces, et des patients, originaires d'Afghanistan ou d'ailleurs en Asie du Sud, se retrouvent avec des liasses de billets sans valeur dans des hôpitaux qui refusent de les prendre en charge. Au-delà, c'est toute une partie de l'économie indienne qui risque d'être paralysée, dans un pays où 90  % des transactions se font en espèces. Les cours boursiers des grands promoteurs immobiliers indiens ont dégringolé dans la journée de mercredi. Car ce n'est pas seulement le besoin en logement qui alimente la croissance du secteur immobilier en Inde, mais l'abondance d'argent noir.

 

La démonétisation fera-elle reculer la corruption ? Les pots-de-vin prennent désormais des formes variées et sophistiquées. Ce sont des voitures, des smartphones, des titres de propriété au nom d'un cousin éloigné, parfois des sommes déposées sur des comptes à l'étranger, et non plus seulement des liasses de billets qui servent à rétribuer les fonctionnaires corrompus. Quant à l'épargne des ménages qui échappe au fisc, elle est aussi constituée d'or dans un pays qui en est le deuxième consommateur au monde.

 

" Le gouvernement doit élargir vigoureusement l'accès au système bancaire, en poussant le secteur immobilier à davantage de transparence, tout en favorisant les paiements électroniques ", plaide le quotidien The Hindu le 10  novembre. M.  Modi espère tirer un gain politique de ces mesures de démonétisation : il avait promis pendant sa campagne de confisquer l'argent noir caché à l'étranger mais l'amnistie fiscale, qui a pris fin le 30  septembre, n'a permis de rapatrier que 8,7  milliards d'euros. Or, quelque 400  milliards d'euros sont sortis illégalement d'Inde entre 2003 et 2012, selon l'organisation Global Financial Integrity. Que les nouvelles mesures de démonétisation soient efficaces ou non, M.  Modi veut convaincre les électeurs de sa sincérité dans son combat contre " l'empire de l'argent noir ".

 

Julien Bouissou, Le Monde  le 13 novembre 2016.