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Le village qui dit non aux talibans

Devant l’influence des islamistes, le gouvernement encourage la formation de milices villageoises. C’est le cas à Shah Hassan Khel, où l’on a décidé de lutter contre eux malgré les sanglantes représailles.



Qui pourrait croire qu’on joue au volley-ball dans le Lakki Marwat, région fréquentée par des barbus armés jusqu’aux dents à la frontière entre le Pakistan et les Zones tribales [région semi-autonome du nord-ouest du Pakistan qui abrite des talibans pakistanais et afghans et des combattants d’Al-Qaida] ? Pour jouer au volley, il n’y a ni besoin d’équipement sophistiqué ni de terrain, ce qui est parfait quand on est pauvre. Et les matchs peuvent avoir lieu dans les petites cours fermées des maisons en pisé. Malheureusement, ces rassemblements constituent également une cible idéale pour les talibans.

Le 1er janvier 2010, un kamikaze a lancé son camion piégé au milieu d’une foule venue assister à un match de volley-ball à Shah Hassan Khel, un village frontalier du Lakki Marwat. L’explosion a été la plus meurtrière de ces dernières années – 97 morts et 40 blessés, soit environ la moitié des personnes présentes sur les lieux. Ce massacre était un acte de vengeance. Six mois auparavant les habitants de Shah Hassan Khel avaient tourné le dos aux talibans de leur village et livré vingt-quatre d’entre eux à l’armée. A peine les quarante jours de deuil étaient-ils terminés que les villageois étaient prêts à se faire justice. Les anciens ont formé un “comité de paix” pour rassembler armes et munitions. “Nous ne les lâcherons pas. Nous les capturerons un par un. Et ensuite nous les tuerons”, explique Mushtaq Ahmed, le chef de ce comité. La police l’a prévenu qu’un autre kamikaze était peut-être à ses trousses. “Je suis très recherché”, plaisante-t-il. Ce genre de représailles n’est pas unique. Les milices tribales, les lashkars, opèrent dans d’autres secteurs de la Province-de-la-Frontière-du-Nord-Ouest et dans les Zones tribales – les districts de Swat, de Buner et de Khyber. Certaines fonctionnent bien, d’autres non, et elles pourraient bien être être en mesure de repousser les talibans. Mais la prolifération de milices de ce genre, qui s’explique également par une tradition de vengeance très enracinée chez les Pachtounes, met en lumière une faille plus inquiétante : l’échec de l’Etat pakistanais à endiguer les avancées des talibans. L’exemple de Shah Hasan Khel est révélateur.

Pendant plusieurs années, cet endroit misérable, était un nid de sympathisants talibans, avec à leur tête Maulvi ­Ashraf Ali, un religieux local charismatique. Mais les villageois ont rapidement déchanté quand ils ont découvert que les combattants islamistes finançaient leurs actions grâce à la contrebande, au vol de voitures et aux enlèvements. “Ali disait qu’il voulait faire respecter la charia, mais tout ce qu’il voulait c’était le pouvoir”, raconte Rehim Dil Khan, un chef tribal membre du comité de paix. L’été dernier, sous la pression de l’armée, les villageois ont évacué Shah Hasan Khel pour faciliter une offensive militaire contre les talibans. Les talibans ont pris la fuite et Ali, blessé, a été évacué dans une charrette tirée par un âne. Les villageois sont désormais à la recherche d’Ali et de ses comparses. Leur mobilisation est soutenue par Anwar Kamal, un puissant chef de guerre qui incarne bien les contradictions du pouvoir local. Avocat et pilote, il dort avec un lance-roquettes sous son lit et il lui est arrivé de lancer ses propres lashkars contre une tribu rivale pour leur “donner une leçon”, ce qui ne l’empêche pas de siéger au parlement local. Aujourd’hui, il aide les villageois de Shah Hassan Khel à pourchasser les talibans. “Ici, la force prime sur le droit”, explique-t-il. La tâche n’est pourtant pas si facile. Selon Tariq Hayat Khan, représentant du gouvernement dans les Zones tribales, débusquer Ali risque de prendre du temps et nécessitera des négociations complexes entre tribus. “Envoyer des mercenaires ne suffira pas.” A Shah ­Hassan Khel, les talibans ont déjà remporté une petite victoire. Plus personne ne joue au volley-ball, ce sport qu’ils méprisent tant, car la plupart des joueurs sont morts.

 

Declan Walsh, The Guardian, in Courrier International, 18 février 2010