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À travers tous les conflits indo-pakistanais, même  armés, le traité de partage des eaux du fleuve a été  respecté par New Delhi. La tentation de fermer  le robinet n’est pas réaliste, avertissent les experts,

 

Au milieu des clameurs de  revanche qui ont suivi l’attaque de la base militaire  d’Uri [le 18 septembre, voir encadré], une option non militaire a  été suggérée par Yashwant Sinha,  ancien ministre des Affaires étrangères de l’Inde : l’abrogation du  traité de l’Indus, signé en 1960  pour établir le mode de partage  des eaux du fleuve et de cinq de  ses affluents qui traversent à la  fois l’Inde et le Pakistan. L’idée est  que l’Inde, qui se trouve en amont  de ces cours d’eau, puisse mettre  le Pakistan à genoux en en cou pant le flux.

 

La dépendance du Pakistan vis-à-vis du réseau fluvial de l’Indus  est immense. Environ 65 % de la  superficie du pays, dont l’intégralité de la province du Pendjab,  se trouvent dans le bassin de l’Indus. Grâce à l’exploitation de ce bassin, qui représente plus  de 90 % des surfaces irriguées  du pays, le Pakistan possède le  plus vaste système d’irrigation du monde. Ses trois plus grands  barrages et d’autres de moindre  importance sont concentrés dans  cette zone et constituent des  sources d’énergie électrique, d’irrigation et d’eau potable pour des  millions de Pakistanais. De fait,  si l’Inde pouvait fermer le robinet, le Pakistan ne tarderait pas  à capituler.

 

Contrairement à l’état général  des relations entre New Delhi et  Islamabad, le partage des eaux de  ces cours d’eau communs se fait  pacifiquement, grâce au traité  de 1960. Ce traité a survécu à  des conflits et à d’innombrables  périodes de tension, au point  qu’on le présente souvent comme  un modèle de coopération pour la  gestion d’un fleuve transfrontalier. Ce succès conforte la théorie  selon laquelle, à propos de l’eau,  les pays ont davantage tendance  à coopérer qu’à entrer en conflit.

 

Conclu après dix ans de négociations menées sous l’égide de  la Banque mondiale, le traité de  l’Indus classe les six cours d’eau  en deux catégories : les orientaux  et les occidentaux. La Sutlej, la  Beas et la Ravi appartiennent à  la première catégorie ; la Jhelum,  la Chenab et l’Indus à la seconde.  Ce classement est cependant tout  relatif, puisque les cours d’eau  occidentaux coulent presque  parallèlement aux orientaux.  L’Indus et la Sutlej prennent  leur source en Chine, les quatre  autres en Inde. Tous pénètrent  le Pakistan en venant d’Inde.

 

Le traité alloue le contrôle total  des cours d’eau orientaux à l’Inde,  tandis que les cours d’eau occidentaux doivent pouvoir s’écouler  “sans restriction” vers le Pakistan.  L’Inde est néanmoins en droit  d’utiliser l’eau de ces derniers,  mais uniquement de manière  “non  destructrice”.  Elle peut en faire un  usage domestique et même d’irrigation et de production hydroélectrique, mais seulement dans les conditions mentionnées par  le traité. En revanche, elle peut  user à sa guise des cours d’eau orientaux.

 

Une commission permanente des eaux de l’Indus a été créée pour faire appliquer le traité. Les  commissaires – un par pays – se  rencontrent régulièrement (tous  les six mois, dernièrement) pour échanger des informations et des  données et régler les légers différends qu’il peut y avoir. Ces  consultations n’ont jamais été  interrompues, et, à ce jour, plus  de 110 séries de réunions ont eu  lieu alternativement en Inde et  au Pakistan.

 

Simplisme. L’idée que New  Delhi puisse faire pression sur  Islamabad en se servant du traité  de l’Indus n’est pas nouvelle. Elle  a été avancée chaque fois que les  relations bilatérales se sont détériorées. On la considère comme  l’option la plus simple, la plus efficace et ne provoquant presque  pas de dommages collatéraux.

 

Mais il ne semble pas qu’elle  ait été sérieusement envisagée,  même lors du conflit de Kargil  (1999) ou de l’opération Parakram  (2001-2002), les deux crises les  plus sérieuses des deux dernières  décennies. Tout le monde n’est  pas convaincu, en effet, qu’une  telle initiative aiderait l’Inde à  atteindre l’objectif qu’elle s’est  fixé : contraindre Islamabad à  prendre des mesures contre le  terrorisme transfrontalier.  À  long terme, ce serait préjudiciable  aux intérêts indiens. Le contrôle  que l’Inde exerce sur les fleuves  est déjà mal perçu au Pakistan –  même si New Delhi a toujours respecté les termes du traité. Le fait  qu’une partie de la société pakistanaise soit résolue à récupérer le  Cachemire [divisé entre les deux  pays] vient de son désir de prendre le contrôle sur ses cours d’eau. Une  modification même mineure du traité déclencherait une intensification des activités soutenues par  le Pakistan [des incursions récurrentes de combattants islamistes] au Jammu-et-Cachemire”,  observe  Shakil Ahmad Romshoo, doyen de  la faculté des sciences de la Terre  de l’université du Cachemire à  Srinagar.

 

Coopération.  Romshoo souligne que l’eau des rivières n’est  pas actionnée par un interrupteur.  On ne peut stopper le débit  de ces cours d’eau sauf à inonder nos propres villes. Srinagar,  Jammu et toutes les autres localités [du Jammu-et-Cachemire] et  du Pendjab [indien] seraient submergées si l’on empêchait l’eau de  s’écouler vers le Pakistan.”

 

Selon Uttam Sinha, de l’Institut d’études et d’analyses en  matière de défense, l’Inde n’a pas  besoin de couper l’eau ou d’enfreindre les dispositions du traité  de l’Indus pour faire pression sur  le Pakistan.  Nous n’avons jamais  exercé nos droits sur les cours d’eau  occidentaux. Aux termes du traité,  nous pouvons utiliser ces derniers  à des fins d’irrigation, de stockage  et même de production d’électricité  dans les conditions qui y sont mentionnées. Il suffirait que nous exercions nos droits pour faire peur au  Pakistan. Ce serait un signal fort  sans être une solution drastique.  Jusqu’ici, le pays n’a pas développé ses capacités de stockage,  ni exercé son droit d’utiliser l’eau  à des fins d’irrigation.

 

Sinha préconise également une plus grande coopération de l’Inde avec l’Afghanistan en ce qui  concerne l’exploitation du fleuve  Kaboul, qui entre au Pakistan par  le bassin de l’Indus.  “Cela aussi  pourrait inquiéter le Pakistan. Quoi  qu’il en soit, il est dans notre intérêt de renforcer notre coopération  À propos de l’eau,  les pays ont  davantage tendance  à coopérer qu’à  entrer en conflit avec l’Afghanistan dans le domaine  du développement.” Selon lui, l’arrêt des eaux  pourrait être contre-productif.  “Nous avons des accords de partage des eaux avec d’autres voisins. Si nous ne respections pas le  traité de l’Indus, cela les inquiéterait et ils n’auraient plus confiance  en nous. Et si la Chine décidait d’en  faire autant, nous n’aurions plus  voix au chapitre.”

 

 

 

Amitabh Sinha The Indian Express  Bombay le 23 septembre, traduction Courrier International le 29 septembre 2016.

 

 

 

Été meurtrier au Cachemire

8 juillet 2016 — Burhan  Wani, jeune commandant  des rebelles du Hizb  Al-Moudjahidin, dont  la tête est mise à prix  à 1 million de roupies  (13 400 euros), est abattu  par l’armée indienne.

9 juillet — Des  manifestations monstres se  déroulent dans la vallée de  Srinagar ; 11 civils sont tués  par les forces de sécurité,  le couvre-feu est instauré.

16 juillet — Le gouvernement indien  coupe Internet et bloque  la parution des journaux.

27 août — Les violences  se poursuivent, le bilan  atteint 70 morts parmi  les civils. 1

8 septembre — La base  militaire d’Uri, dans l’ouest  du Cachemire indien,  est attaquée par quatre  assaillants en provenance  de la partie du Cachemire  administrée par le Pakistan ;  18 militaires sont tués.  Le bilan des émeutes  de rue dépasse 80 morts.  

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