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 Le premier ministre indien, Narendra Modi a, dans son discours, entraîné le Pakistan sur un autre champ de bataille que celui du Cachemire : « L’Inde est prête à une guerre avec le Pakistan. Mais combattons la pauvreté, le chômage et l’illettrisme. Et voyons qui gagnera » (Photo: des Pakistanais brûle l’effigie de Narendra Modi et Sushma Swaraj à Islamabad, le 26 septembre).

Le premier ministre indien, Narendra Modi a, dans son discours, entraîné le Pakistan sur un autre champ de bataille que celui du Cachemire : « L’Inde est prête à une guerre avec le Pakistan. Mais combattons la pauvreté, le chômage et l’illettrisme. Et voyons qui gagnera » (Photo: des Pakistanais brûle l’effigie de Narendra Modi et Sushma Swaraj à Islamabad, le 26 septembre). AAMIR QURESHI / AFP

 

 

 

Venger son honneur, sans écorner son statut de puissance responsable. C’est la délicate situation dans laquelle se trouve l’Inde depuis l’attaque, dimanche 18 septembre, d’une de ses bases militaires à Uri, au Cachemire, qui a tué 18 soldats.

 

New Delhi accuse le Pakistan d’armer et d’entraîner sur son sol des rebelles pour lancer des attaques contre ses forces. « Il y a parmi nous des nations qui alimentent et exportent le terrorisme, a déclaré Sushma Swaraj, la ministre indienne des affaires étrangères, lundi 26 septembre, devant l’Assemblée générale de l’ONU. Nous devons identifier ces nations, et leur faire rendre des comptes. »

 

Réfutant ces accusations comme « infondées », le premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, a expliqué que l’attaque de la base militaire d’Uri était une réponse à la répression en cours au Cachemire indien, où des émeutes ont fait près de 86 morts en deux mois. Entre les deux pays, la défiance est à son comble. Un pigeon qui portait sur ses ailes des inscriptions en ourdou, une langue couramment parlée au Pakistan, a été placé en détention. La police indienne le soupçonne d’espionnage…

 

Frères ennemis

 

Comment sortir d’un conflit qui dure depuis l’indépendance des deux pays ? La solution diplomatique n’a guère donné de résultats. Les diplomates indiens doutent de l’utilité de négocier avec le Pakistan, un pays où l’armée est soupçonnée d’entretenir des liens avec des groupes terroristes. Les sanctions économiques ? Le commerce transfrontalier est quasi inexistant et l’Inde n’est pas encore devenue un géant économique incontournable.

 

Des analystes souhaiteraient que l’Inde assèche le Pakistan en détournant les eaux des fleuves du bassin de l’Indusis. Outre sa difficile et longue mise en œuvre – le temps de construire des barrages ou des centrales hydroélectriques , cela reviendrait à violer un traité international, signé en 1960 avec Islamabad grâce à la médiation de la Banque mondiale.

 

A l’heure où l’Inde convoite une place au sein du groupe des fournisseurs nucléaires (NSG), ce manquement ferait mauvaise impression. Reste l’option militaire. Cette dernière a été amplement discutée sur les chaînes de télévision indiennes, alimentée par la rhétorique guerrière de quelques nervis nationalistes hindous et la fatigue d’un conflit interminable.

 

Mais la moindre escalade militaire pourrait avoir des conséquences dramatiques entre les deux frères ennemis, dotés de l’arme nucléaire. Et l’Inde dilapiderait surtout son capital diplomatique patiemment amassé au fil des ans, au moment même où son statut de « puissance responsable » commence à porter ses fruits.

 

Plus aucune nation n’ose s’ingérer dans la résolution de la crise du Cachemire, conformément au souhait de New Delhi. Au lendemain des attaques d’Uri, les messages de condamnation sont arrivés du monde entier. Mais aucun pays ne s’est ému des cas de torture et des violations des droits de l’homme au Cachemire indien, malgré les accusations répétées d’Islamabad.

 

Discréditer l’establishment pakistanais

 

Pendant que l’Inde débattait des mesures de rétorsion, le premier ministre indien, Narendra Modi, est resté silencieux, hormis quelques messages publiés sur son compte Twitter. Partisan d’une ligne dure vis-à-vis d’Islamabad lorsqu’il était dans l’opposition, enjoignant au gouvernement d’alors de répondre au Pakistan dans son propre « langage », il a surpris par sa modération en s’exprimant, samedi 24 septembre, devant des membres de son parti (Bharatiya Janata Party, BJP).

 

Le candidat nationaliste belliqueux, gonflé par le désir de vengeance, a laissé place à un premier ministre ferme et pragmatique. Il a, dans son discours, entraîné le Pakistan sur un autre champ de bataille que celui du Cachemire : « L’Inde est prête à une guerre avec le Pakistan. Mais combattons la pauvreté, le chômage et l’illettrisme. Et voyons qui gagnera. » En déplaçant la rivalité indo-pakistanaise sur ce nouveau terrain, M. Modi fait d’une pierre deux coups : il décrispe la situation avec Islamabad et ouvre une ligne de fracture entre le peuple pakistanais et ses dirigeants. L’Inde use de la propagande pour ouvrir une brèche au Pakistan et sort de sa position de victime.

 

M. Modi discrédite l’establishment pakistanais non pas en l’affrontant, mais en l’ignorant. En s’adressant au peuple pakistanais, il fait plus qu’isoler le Pakistan : il pointe du doigt ses responsables : « Peuple du Pakistan, demandez à vos dirigeants : nos deux pays ont connu la liberté ensemble, alors pourquoi l’Inde exporte des logiciels alors que votre pays exporte le terrorisme ? »

 

New Delhi préfère se tourner vers la communauté internationale plutôt que vers Islamabad. En rendant hommage aux « victimes innocentes » de Paris, Bruxelles, Kaboul et Uri, Mme Swaraj a rangé l’attaque de la base militaire indienne dans la catégorie des attaques terroristes visant des civils. En définissant le terrorisme, dont l’Inde serait victime, comme « un crime contre l’humanité », elle mêle la cause des Occidentaux à celle de l’Inde.

 

Malgré ses dénonciations d’une « litanie de mensonges trahissant les faits et l’histoire », la parole d’Islamabad est de moins en moins audible. Au lendemain de l’attaque d’Uri, les Etats-Unis ont publié un communiqué dans lequel ils ne mentionnent plus l’habituel appel au dialogue avec le Pakistan, suggérant par là que les deux pays ne partagent pas la même responsabilité dans ce conflit.

 

Lors de son dernier discours devant l’Assemblée générale de l’ONU, mardi 20 septembre, le président américain, Barack Obama, a appelé les Etats engagés dans des « guerres par procuration » à les cesser. Un avertissement lancé au Pakistan, sans le nommer, qui peut toutefois compter sur le soutien de la Russie et de la Chine. Et une petite victoire pour l’Inde.

 

Julien Bouissou, Le Monde.fr le 29 septembre 2016.