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Du 4 avril à 5 mai 2016 se sont déroulées des élections législatives dans l’État indien du Bengale occidental. La victoire du Congrès Trinamool (parti régional bengali) a été éclatante. Le Front des Gauches dont le Parti communiste indien (marxiste) est la composante dominante a, pour sa part, subi une défaite sévère. Il a, il est vrai, gouverné le Bengale de 1977 à 2011, laissant de tristes souvenirs. En outre, son entente électorale avec le Congrès (parti national indien) aurait été la cause de l’érosion d’une audience déjà bien entamée.

 

La section du PCI(M) du Bengale occidental, qui dirige de fait ce Front, a fait une nouvelle fois preuve d'indépendance, allant à l'encontre de la ligne adoptée par le Comité Central.

 

 

 

Au mois de janvier 2015, le Comité Central du Parti communiste indien (marxiste) (PCI(M)) s’est penché sur les résultats des élections qui ont eu lieu au Bengale occidental et qui ont eu pour objectif, au mois de juin 2014, de réélire les députés de cet État au Lok Sabha (Chambre du peuple, la chambre basse du Parlement). Les pertes pour le Front des Gauches ont été considérables ; seuls deux députés du PCI(M) siègent désormais au Lok Sabha ; cette formation politique détenait auparavant 9 sièges.

 

 

 

 L'analyse du Comité Central du PCI(M)

 

Réuni dans la ville d’Hyderabad du 19 au 21 juin 2015, le Comité Central du Parti n’a pas récusé l’analyse de la scène indienne qui est la sienne. Bien au contraire. Il a insisté sur la nécessité de continuer de définir une politique indépendante, alors que certaines de ses sections régionales attribuent l’érosion de son audience à la « tactique d’alignement avec les partis bourgeois » qu’il avait un temps adopté. Néanmoins, il a cherché à affiner sa « ligne politique et tactique », en examinant une très longue période qui avait débuté avec la chute de l’Union soviétique et son corollaire, une phase de néo-libéralisation tout azimut qu’avait lancé la « finance capitaliste impérialiste ».

 

Pour le PCI(M), l’objectif ultime - comme il le note dans son Draft Review Report on the Political-Tactical Line - demeure la « révolution démocratique ». Le Comité Central a également souligné qu’il ne sous-estime pas - en dépit de ses forces limitées - le combat qu’il souhaite mener. Il a cependant regretté sa tendance à accorder la priorité à la lutte à l’encontre du danger communaliste. Cette orientation l’avait conduit à consentir à un Programme minimum commun (Common Minimum Programme) et à accorder son soutien à l’Alliance unie pour le progrès (I) (United Progressive Alliance, UPA) au lendemain des élections générales de 2004. Et pourtant, la politique néo-libérale défend les intérêts des « classes dirigeantes ».

 

 

 

Le cas bengali

 

Toutefois, le Parti n’a pas récusé son soutien à l’UPA(I) qui avait notamment permis l’adoption (en 2005) du Mahatma Gandhi National Rural Employement Guarantee Act (MGNREGA). A-t-il laissé entendre que sa section bengalie, alors qu’elle était encore leader de facto d’un Front des Gauches qui présidait aux destinées du Bengale occidental, avait cédé aux sirènes de la libéralisation ? Les critiques du Parti communiste (marxiste) estimeront, en tout état de cause, qu’il a tenté de s’en tirer par une pirouette, lorsqu’il a évoqué les épisodes d’acquisition par l’État bengali de terres à Nandigram et à Singur. Le Comité Central a cependant admis le coût politique important d’une politique que certains observateurs décrivent aujourd’hui encore comme une application mécanique du modèle chinois d’industrialisation tout azimut. Il est vrai que la gauche, face au « régime de globalisation néo-libérale », s’est trouvée confrontée à la difficulté de « mobiliser la classe ouvrière, les paysans, ainsi que les étudiants et la jeunesse ». Reste, selon le Comité Central, que :

 

« Si l’effort doit d’abord se concentrer sur la lutte contre BJP [Bharatiya Janata Party, Parti du Peuple indien] lorsqu’il est pouvoir, il ne s’agit pas pour autant d’envisager une entente électorale avec le Congrès. De même ne faut-il pas songer à une approche qui subordonnerait la tâche de combattre la politique néo-libérale à celle de s’opposer au communalisme » .

 

Dès lors, la tactique électorale dont le PCI(M) a récemment usé au Bengale occidental a-t-elle pu convaincre les électeurs qui se sont récemment rendus aux urnes ? En effet, cette section régionale du Parti souffre d’un énorme discrédit né, non seulement des épisodes de Nandigram et de Singur, mais également de sa pérennité au pouvoir.

 

 

 

La section bengalie du PCI(M), confrontée au choix d’une tactique électorale

 

 Peut-être y a-t-il lieu de souligner l’engagement des cadres du mouvement communiste (à l’exception de défections, au demeurant minoritaires, qui ne sont pas le seul fait de ce courant politique). Ces hommes et femmes issus de milieux privilégiés peuvent aisément aspirer à un meilleur avenir (alors que l’argent devient en Inde - comme c’est le cas ailleurs - synonyme de statut social). Ils n’en demeurent pas moins fidèles à la construction d’une nation aux réalités diverses et aux enjeux complexes, mais qui offrirait à tous un statut digne.

 

Au Bengale occidental cependant, la proclamation selon laquelle la ligne adoptée par le Parti a été la bonne ne suffit plus à calmer les esprits. Les cadres du PCI(M), fidèles à la règle de discipline, se sont abstenus de toute critique - du moins publique - durant la récente campagne électorale. Ils n’ont pas nié la difficulté d’informer les masses populaires de l’autocritique qui a été effectuée au lendemain de la défaite de 2011. Néanmoins, ils se demandent comment convaincre les Bengalis de l’utilité d’une entente électorale avec le Congrès. En effet, les Indiens, dans leur majorité, ont fait la dure expérience de la politique économique néo-libérale du gouvernement à dominance congressiste du Premier ministre Manmohan Singh (2004-2014). Ils sont souvent conscients que la paix intercommunautaire est précieuse, mais ils songent à l’immédiat, à savoir gagner (très prosaïquement) leur pain quotidien.

 

Le Comité Central du PCI(M) lors de sa réunion d’Hyderabad, n’a-t-il d’ailleurs pas fustigé l’adhésion à la seule voie parlementaire qui a conduit cette formation politique à négliger l’organisation des « mouvements de masses, le renforcement du Parti et la poursuite de la lutte idéologique » ? Au demeurant le Comité Central, analysant la défaite de 2011 - dans son Review Report of the Assembly Elections (Adopted by the Central Committee at its June 11-12, 2011 Meeting), a noté que le PCI(M) souffre d’une « érosion » du « soutien » que lui accordait la « classe ouvrière ainsi que les personnes frappées par la pauvreté en milieux urbain et rural.

 

 

 

De l'usage de la violence au Bengale occidental

 

La section bengalie du PCI(M) a-t-elle estimé, au regard de la situation que traverse le Bengale occidental, qu’elle se devait de nuancer l’analyse qu’a effectué le Comité Central à Hyderabad ? Son secrétaire, Surya Kanta Mishra, qui est également membre du Politburo du PCI(M), a ainsi déploré, dans une récente interview, la « répression » dont l’État est le théâtre, soulignant que « la démocratie », ses institutions » ; enfin le sécularisme sont menacés.

 

A la question de la violence dont userait le Trinamool Congress, un ancien cadre du PCPI(M), désormais compagnon de route de cette formation, rejette la responsabilité de la criminalisation de la vie politique au Bengale occidental sur le Front des Gauches, et tout particulièrement sur le Parti communiste (marxiste). Il n’est, au demeurant, pas le seul (au Bengale occidental) à porter ce regard critique. Selon cette analyse, la violence constitua un moyen d’exercer un contrôle sur une population qui ne soutenait pas la gauche de son plein gré ; la gauche (dans son ensemble) s’attacha ainsi à étendre son hégémonie.

 

D’autres observateurs de la vie politique bengalie soulignèrent d’ailleurs dès 2010 l’irrémédiable déclin qu’avait entamé le PCI(M), et cela pour deux raisons. La première avait trait aux mouvements populaires nés de la politique d’industrialisation tout azimut dans les zones de Nandigram et Singur. La seconde découlait du comportement de goondas (hommes de main) qui, avaient envahi la base du Parti. Avec la défaite de 2011, ceux-ci, selon les analyses que nous avons recueillies, étaient passés au Trinamool Congress, lequel usa à son tour volontiers de violence pour anéantir toute opposition. Le PCI(M), suite à la perte de cadres inférieurs d’un genre particulier, a d’ailleurs éprouvé bien des difficultés à mobiliser les électeurs durant la récente campagne électorale.

 

 

 

Nathalène Reynolds, Nonfiction.fr le 15 septembre 2016.