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"Le BJP perdra sa raison d'être s'il s'écarte de l'hindutva"



Depuis la déroute électorale du Bharatiya Janata Party (BJP) en mai dernier, son parent idéologique, l’organisation d’extrême droite Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) démontre qu’elle est plus que jamais aux commandes. L’historien Aditya Mukherjee répond aux questions d’Aujourdhuilinde sur l’état de l’’ hindutva’, qui désigne la mouvance nationaliste hindoue, et de ses acteurs.
 

 

 
 

 

 

Le BJP semble  remettre en question son positionnement politique, depuis sa défaite aux dernières élections. S'éloigne-t-il peu à peu du nationalisme hindou?

Le BJP ne peut pas survivre à long terme s'il abandonne l'hindutva. Il peut faire toutes les pirouettes qu'il veut concernant son positionnement sur la politique étrangère ou l'économie, mais il ne peut pas devenir un parti laïque, un parti qui ne serait pas anti-musulman. Le BJP ne sera jamais l'équivalent des chrétiens-démocrates en Europe. Le parti du Congrès a, lui aussi, une certaine marge de manoeuvre idéologique et peut même parfois tirer profit du communautarisme religieux mais, contrairement au BJP, ce n'est pas son pain quotidien.

 

Lors des deux dernières élections, le BJP n'a pas réellement fait campagne sur une plateforme hindouïste. Pourquoi ?

Le BJP a surjoué la carte hindouïste lors de la destruction de la mosquée Babri à Ayodhya en 1992 et des émeutes du Gujarat de 2002. Le parti contrôle seulement 18 à 20% de l'électorat donc il ne peut pas se permettre de s'afficher uniquement comme un parti communautaire. D'un autre côté, si le BJP s'écarte trop de l'hindutva, il perdra alors sa raison d'être. Au sein d'un gouvernement de coalition, le BJP n'a pas toujours les mains libres, mais dans l'Etat Gujarat, où il gouverne seul, il applique une politique jusqu'au-boutiste. La situation au Gujarat doit être prise très au sérieux.

 

Le nouveau président du parti Nitin Gadkari est issu du giron du RSS mais il semble soucieux de se présenter comme un modernisateur…

C'est en effet ce qu'il semble vouloir projeter pour l'instant mais c'est un positionnement qui peut changer rapidement.  Nitin Gadkari perpétue toujours et encore le même mensonge en tentant de faire croire que le BJP n'est pas cornaqué par le RSS. Rappelons que L.K. Advani avait été exclu du BJP pour ses propos sur Jinnah (le fondateur du Pakistan, ndlr) alors qu'il était pourtant président du parti ! Ce mensonge a débuté lorsque Gandhi a été assassiné. Le RSS n'a jamais reconnu sa responsabilité dans l'attentat et s'est toujours présenté comme une organisation culturelle et non politique. Le RSS a une vision à long terme, il veut contrôler, par le biais du BJP, non pas les ministères où se trouvent les ressources comme l'Economie, mais ceux de l'Education, de l'Information. C'est très révélateur.

 

Vous faites  souvent un  parallèle entre le RSS et le régime nazi…

Le RSS, depuis le début, est très proche des nazis idéologiquement et admire Adolf Hitler, même si ses dirigeants ne l'admettent pas publiquement. Les uniformes (shorts kakis et chemise blanche) qu'ils portent, et même le nom "RSS", qui évoque l'organisation SS du régime nazi, n'ont pas été choisis au hasard. Le RSS utilise également fréquemment la Svastika (que les nazis avaient emprunté pour leur "croix gammée", ndlr). C'est certes un symbole de l'hindouisme, mais ce n'est pas le seul !

 

Le concept d''hindutva' est-il compatible avec la tradition hindoue et indienne de tolérance et de diversité?

Contrairement aux autres grandes religions, l'hindouisme ne reconnaît pas un seul dieu mais, comme chacun sait,  des centaines de divinités.  Il n'y a pas non plus de texte sacré comme la bible ou le Coran. Jusqu'au 19ème siècle, les Hindous ne se considéraient même pas en ces termes mais plutôt comme appartenant à telle ou telle secte. C'est encore le cas pour beaucoup d'entre eux aujourd'hui. Le BJP a tenté de rassembler les Hindous avec le mouvement Rama et la marche vers Ayodhya et, d'une certaine manière, il y est parvenu dans le nord du pays. Mais dans plusieurs régions du sud, le seigneur Rama est considéré comme le "méchant" dans la mythologie. De la même façon, Sita est parfois considérée comme sa soeur et non sa femme, selon les différentes interprétations. Les défenseurs de l'hindutva veulent homogénéiser le pays, comme l'a été la France après la révolution, mais c'est précisément sa diversité qui fait la richesse de l'Inde.

 

Le communautarisme qui a prévalu dans les années 90 est-il en perte de vitesse? Est-ce en partie lié au boom économique dont a bénéficié l'Inde ces dernières années?

Il y a toujours un danger car aucun parti politique ne vient défier le BJP sur le terrain idéologique. Quant à l'argument économique, il ne tient historiquement pas la route. En Inde, les violences intercommunautaires ont souvent eu lieu dans des localités relativement aisées. La prophétie de Nehru, qui avait déclaré que les routes, les barrages et les usines seraient les temples de l'Inde moderne, ne s'est pas réalisée.

 

Antoine Guinard, Aujourd'hui l'Inde, le 14 janvier 2010