Blue Flower

Ecrire, c'est sa tasse de thé

 

Le quotidien indien The Hindu a rencontré un écrivain comme on n'en rencontrera pas au Salon du livre, qui a ouvert ses portes le 14 mars à Paris. Il s'édite lui-même, et vend sur le trottoir du thé et des cigarettes – et ses livres, bien sûr.

 

 

De Delhi

Laxman Rao vend du thé pour gagner sa vie. Il écrit aussi des romans – c'est ce qui lui plaît vraiment. J'observe, assis sur une planche étroite posée sur des briques, sur un trottoir, tout près du Punjabi Sahitya Sabha [cercle littéraire du Pendjab], Laxman Rao pomper son vieux réchaud et faire chauffer de l'eau avec du lait et des feuilles de thé. Lorsque l'eau bout, il remue, verse le thé bouillant et me tend la tasse. Il hoche la tête en me regardant goûter le thé. "Theek hai ?" [Ça va ?] Je lui souris : "Parfait."

 

Il sourit aussi, et les yeux de cet homme de 53 ans enregistrent toutes les expressions de mon visage. Son enthousiasme est communicatif. Ses mains d'ouvrier sont abîmées par des années de labeur, mais son regard demeure vif, un peu comme si une partie de lui assistait à la scène et consignait toutes les discussions et les détails.

 

Il admet observer les gens. "J'écris sur eux, c'est pourquoi j'essaie de m'imprégner de ce qu'ils disent. Mon sixième roman, Renu, parle d'une jeune fille qui venait souvent prendre le thé ici. Sa famille était très pauvre, et après avoir terminé sa classe XII [équivalent du baccalauréat français] elle a pris un petit boulot dans une société dont son père avait été licencié parce qu'il était sous l'emprise de l'alcool. Elle a monté les échelons et est devenue employée de bureau, puis superviseur. Elle a continué ses études, passé des examens, et elle est maintenant comptable agréée. Et c'est une histoire vraie. Aujourd'hui, elle gagne des centaines de milliers de roupies et se déplace dans tout le pays en avion."

Il y a plus de trente ans, Laxman Rao a fui sa maison de Talegaon Dashashar, dans le Maharashtra, un Etat de l'ouest de l'Inde, avec 40 roupies [0,65 euro] en poche. Sans but précis. "J'ai atterri dans le quartier Birla Mandir, à Delhi, et j'ai dû laver la vaisselle dans plusieurs dhabas [restaurants] pour survivre. C'était en 1975, et Gulshan Nanda était très célèbre. Il écrivait de formidables histoires en hindi. J'étais tellement influencé par son style que je voulais être Gulshan Nanda [voir les Repères]."

 

"Je n'avais terminé que ma classe X [seconde], je considérais donc mon éducation comme insuffisante. Je me suis mis à travailler le jour et à me plonger dans mes livres scolaires la nuit. J'ai réussi les classes XI et XII, et j'ai même obtenu un diplôme de l'université de Delhi. Puis, en 1997, j'ai construit une plate-forme de boue pour vendre du paan [feuille garnie d'un mélange de tabac, de noix de bétel et d'épices à mâcher] et des beedi [cigarettes indiennes bas de gamme], ce que j'ai fait pendant quatorze ans avant de vendre du thé."

 

En 1979, il termine son premier roman. Enthousiaste, son manuscrit à la main, il fait la tournée des éditeurs. "J'en ai vu au moins dix, mais aucun ne s'intéressait à mon roman. Alors j'ai acheté du papier et j'ai payé 7 000 roupies [110 euros] pour le faire publier. J'ai fixé le prix à 7 roupies." Il décide également d'en être le distributeur. Tous les jours, avec un sac rempli de ses romans, Laxman enfourche son vélo pour faire le tour des écoles et des universités. "J'explique aux directeurs et aux libraires que je suis l'auteur du roman et qu'ils peuvent en garder quelques exemplaires pour le lire et décider s'ils veulent en faire l'acquisition. La plupart finissent par l'acheter."

 

Au moment de terminer son troisième roman, Ramdas, il maîtrise mieux les dessous de la publication. Plus confiant, il dépense 45 000 roupies [725 euros] pour ce roman et le fait imprimer à 2 000 exemplaires – qui se vendent tous. C'est au moment où son quatrième roman est imprimé que les médias découvrent cet écrivain vendeur de thé. "Comme ils parlaient de moi, je pensais que des éditeurs se décideraient à publier mes livres, mais ça n'a pas été le cas."

 

Laxman sourit et ajoute : "Ma femme Rekha me disait toujours : ‘Pourquoi n'essaierais-tu pas d'obtenir un emploi au gouvernement, plutôt que d'écrire et de vendre du paan et des beedi ?' Maintenant elle voit que l'argent rentre et elle ne me fait plus de critiques. Je gagne environ 10 000 roupies [160 euros] par mois, la moitié en vendant du thé et l'autre avec la vente de mes romans. Dans six mois ou un an, je vais pouvoir me consacrer uniquement à l'écriture et à la vente de mes romans. Mon combat n'est pas terminé. Dans cinq ans, ou après ma mort, les gens parleront de moi comme d'un homme qui s'est battu et qui a écrit. Et ils se rappelleront mon œuvre."

 

 

Repères

 

Gulshan Nanda était un écrivain très populaire en Inde, et quasi inconnu ici – aucun de ses livres, publiés pour l'essentiel dans les années 1960 et 1970, n'a été traduit en français. La plupart de ses œuvres, écrites en hindi, ont été adaptées au cinéma ; il a également rédigé de nombreux scénarios pour Bollywood (le Hollywood indien, installé à Bombay). Kaajal, Neel Kamal, Ajnabi, Khilona, Kati Patang, Pathar Ke Sanam, Sharmilee sont les titres de quelques-uns des films auxquels il a travaillé, qui furent de grands succès de cinéma.

 

 

Madhu Gurung

Source primaire : The Hindu

 

 

Source secondaire : Courrier international (pour la traduction)

http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=83642#